Contes et paysages/Yasmina, conte algérien
YASMINA
lle avait été élevée dans un site
funĂšbre oĂč, au sein de la dĂ©solation
environnante, flottait lâĂąme
mystérieuse des millénaires abolis.
Son enfance sâĂ©tait Ă©coulĂ©e lĂ , dans les ruines grises, parmi les dĂ©combres et la poussiĂšre dâun passĂ© dont elle ignorait tout.
De la grandeur morne de ces lieux, elle avait pris comme une surcharge de fatalisme et de rĂȘve. Ătrange, mĂ©lancolique, entre toutes les filles de sa race : telle Ă©tait Yasmina la BĂ©douine.
Les gourbis de son village sâĂ©levaient auprĂšs des ruines romaines de Timgad, au milieu dâune immense plaine pulvĂ©rulente, semĂ©e de pierres sans Ăąge, anonymes, dĂ©bris dissĂ©minĂ©s dans les champs de chardons Ă©pineux dâaspect mĂ©chant, seule vĂ©gĂ©tation herbacĂ©e qui pĂ»t rĂ©sister Ă la chaleur torride des Ă©tĂ©s embrasĂ©s. Il y en avait lĂ , de toutes les tailles, de toutes les couleurs, de ces chardons : dâĂ©normes, Ă grosses fleurs bleues, soyeuses parmi les Ă©pines longues et aiguĂ«s, de plus petits, Ă©toilĂ©s dâor⊠et tous rampants enfin, Ă petites fleurs rose pĂąle. Par-ci par-lĂ , un maigre buisson de jujubier ou un lentisque roussi par le soleil.
Un arc de triomphe, debout encore, sâouvrait en une courbe hardie sur lâhorizon ardent. Des colonnes gĂ©antes, les unes couronnĂ©es de leurs chapiteaux, les autres brisĂ©es, â une lĂ©gion de colonnes dressĂ©es vers le ciel, comme en une rageuse et inutile rĂ©volte contre lâinĂ©luctable MortâŠ
Un amphithéùtre aux gradins rĂ©cemment dĂ©blayĂ©s, un forum silencieux, des voies dĂ©sertes, tout un squelette de grande citĂ© dĂ©funte, toute la gloire triomphale des CĂ©sars vaincue par le temps et rĂ©sorbĂ©e par les entrailles jalouses de cette terre dâAfrique qui dĂ©vore lentement, mais sĂ»rement, toutes les civilisations Ă©trangĂšres ou hostiles Ă son ĂąmeâŠ
DĂšs lâaube, quand, au loin, le Djebel AurĂšs sâirisait de lueurs diaphanes, Yasmina sortait de son humble gourbi et sâen allait doucement, par la plaine, poussant devant elle son maigre troupeau de chĂšvres noires et de moutons grisĂątres.
Dâordinaire, elle le menait dans la gorge tourmentĂ©e et sauvage dâun oued, assez loin du douar.
Là se réunissaient les petits pùtres de la tribu.
Cependant, Yasmina se tenait Ă lâĂ©cart, ne se mĂȘlant point aux jeux des autres enfants.
Elle passait toutes ses journĂ©es, dans le silence menaçant de la plaine, sans soucis, sans pensĂ©es, poursuivant des rĂȘveries vagues, indĂ©finissables, intraduisibles en aucune langue humaine.
Parfois, pour se distraire, elle cueillait au fond de lâoued dessĂ©chĂ© quelques fleurettes bizarres, Ă©pargnĂ©es du soleil, et chantait des mĂ©lopĂ©es arabes.
Le pĂšre de Yasmina, Elhadj Salem, Ă©tait dĂ©jĂ vieux et cassĂ©. Sa mĂšre, Habiba, nâĂ©tait plus, Ă trente-cinq ans, quâune vieille momie sans Ăąge, adonnĂ©e aux durs travaux du gourbi et du petit champ dâorge.
Yasmina avait deux frĂšres aĂźnĂ©s, engagĂ©s tous deux aux Spahis. On les avait envoyĂ©s tous deux trĂšs loin, dans le dĂ©sert. Sa sĆur aĂźnĂ©e, Fathma, Ă©tait mariĂ©e et habitait le douar principal des Ouled-MĂ©riem. Il nây avait plus au gourbi que les jeunes enfants et Yasmina, lâaĂźnĂ©e, qui avait environ quatorze ans.
Ainsi, dâaurore radieuse en crĂ©puscule mĂ©lancolique, la petite Yasmina avait vu sâĂ©couler encore un printemps, trĂšs semblable aux autres qui se confondaient dans sa mĂ©moire.
Or un soir, au commencement de lâĂ©tĂ©, Yasmina rentrait avec ses bĂȘtes, remontant vers Timgad illuminĂ©e des derniers rayons du soleil Ă son dĂ©clin. La plaine resplendissait, elle aussi, en une pulvĂ©rulence rose dâune infinie dĂ©licatesse de teinte⊠Et Yasmina sâen revenait en chantant une complainte saharienne, apprise de son frĂšre SlimĂšne qui Ă©tait venu en congĂ© un an auparavant, et quâelle aimait beaucoup :
Jeune fille de Constantine, quâes-tu venue faire ici, toi qui nâes point de mon pays, toi qui nâes point faite pour vivre dans la dune aveuglanteâŠ
Jeune fille de Constantine, tu es venue et tu as pris mon cĆur, et tu lâemporteras dans ton pays⊠Tu as jurĂ© de revenir, par le Nom trĂšs haut⊠Mais quand tu reviendras au pays des palmes, quand tu reviendras Ă El Oued, tu ne me retrouveras plus dans la demeure des pleurs*.⊠Cherche-moi dans la demeure de lâĂternité⊠Sois-y la bienvenue⊠etc.
Et doucement, la chanson plaintive sâenvolait dans lâespace illimité⊠Et doucement, le prestigieux soleil sâĂ©teignait dans la plaineâŠ
Elle Ă©tait bien calme, la petite Ăąme solitaire et naĂŻve de Yasmina⊠Calme et douce comme ces petits lacs purs que les pluies laissent au printemps pour un instant dans les Ă©phĂ©mĂšres prairies africaines, â et oĂč rien ne se reflĂšte, sauf lâazur infini du ciel sans nuagesâŠ
Quand Yasmina rentra, sa mĂšre lui annonça quâon allait la marier Ă Mohammed Elaour, cafetier Ă Batna.
Dâabord, Yasmina pleura, parce que Mohammed Ă©tait borgne et trĂšs laid et parce que câĂ©tait si subit et si imprĂ©vu, ce mariage.
Puis, elle se calma et sourit, car câĂ©tait Ă©crit. Les jours se passĂšrent. Yasmina nâallait plus au pĂąturage. Elle cousait, de ses petites mains maladroites, son humble trousseau de fiancĂ©e nomade.
Personne, parmi les femmes du douar, ne songea Ă lui demander si elle Ă©tait contente de ce mariage. On la donnait Ă Elaour, comme on lâeĂ»t donnĂ©e Ă tout autre Musulman. CâĂ©tait dans lâordre des choses, et il nây avait lĂ aucune raison dâĂȘtre contente outre mesure, ni non plus de se dĂ©soler.
Yasmina savait mĂȘme que son sort serait un peu meilleur que celui des autres femmes de sa tribu, puisquâelle habiterait la ville et quâelle nâaurait, comme les Mauresques, que son mĂ©nage Ă soigner et ses enfants Ă Ă©lever.
Seuls les enfants la taquinaient parfois, lui criant : â Marte-el-Aour ! La femme du borgne ! Aussi Ă©vitait-elle dâaller, Ă la tombĂ©e de la nuit, chercher de lâeau Ă lâoued, avec les autres femmes. Il y avait bien une fontaine dans la cour du « bordj » des fouilles, mais le gardien Roumi, employĂ© des Beaux-Arts, ne permettait point aux gens de la tribu de puiser lâeau pure et fraĂźche dans cette fontaine. Ils Ă©taient donc rĂ©duits Ă se servir de lâeau saumĂątre de lâoued oĂč piĂ©tinaient, matin et soir, les troupeaux. De lĂ , lâaspect maladif des gens de la tribu continuellement atteints de fiĂšvres malignes.
Un jour, Elaour vint annoncer au pĂšre de Yasmina quâil ne pourrait, avant lâautomne, faire les frais de la noce et payer la dot de la jeune fille.
Yasmina avait achevĂ© son trousseau et son petit frĂšre Ahmed qui lâavait remplacĂ©e au pĂąturage, Ă©tant tombĂ© malade, elle reprit ses fonctions de bergĂšre et ses longues courses Ă travers la plaine.
Elle y poursuivait ses rĂȘves imprĂ©cis de vierge primitive, que lâapproche du mariage nâavait en rien modifiĂ©s.
Elle nâespĂ©rait ni mĂȘme ne dĂ©sirait rien. Elle Ă©tait inconsciente, donc heureuse.
Il y avait alors Ă Batna un jeune lieutenant, dĂ©tachĂ© au Bureau Arabe, nouvellement dĂ©barquĂ© de France. Il avait demandĂ© Ă venir en AlgĂ©rie, car la vie de caserne quâil avait menĂ©e pendant deux ans, au sortir de Saint-Cyr, lâavait profondĂ©ment dĂ©goĂ»tĂ©. Il avait lâĂąme aventureuse et rĂȘveuse.
Ă Batna, il Ă©tait vite devenu chasseur, par besoin de longues courses Ă travers cette Ăąpre campagne algĂ©rienne qui, dĂšs le dĂ©but, lâavait charmĂ© singuliĂšrement.
Tous les dimanches, seul, il sâen allait Ă lâaube, suivant au hasard les routes raboteuses de la plaine et parfois les sentiers ardus de la montagne.
Un jour, accablĂ© par la chaleur de midi, il poussa son cheval dans le ravin sauvage oĂč Yasmina gardait son troupeau.
Assise sur une pierre, Ă lâombre dâun rocher rougeĂątre oĂč des genĂ©vriers odorants croissaient, Yasmina jouait distraitement avec des brindilles vertes, et chantait une complainte bĂ©douine oĂč, comme dans la vie, lâamour et la mort se cĂŽtoient.
Lâofficier Ă©tait las et la poĂ©sie sauvage du lieu lui plut.
Quand il eut trouvĂ© la ligne dâombre pour abriter son cheval, il sâavança vers Yasmina et, ne sachant pas un mot dâarabe, lui dit en français :
â Y a-t-il de lâeau, par ici ?
Sans rĂ©pondre, Yasmina se leva pour sâen aller, inquiĂšte, presque farouche.
â Pourquoi as-tu peur de moi ? Je ne te ferai pas de mal, dit-il, amusĂ© dĂ©jĂ par cette rencontre. Mais elle fuyait lâennemi de sa race vaincue et elle partit.
Longtemps, lâofficier la suivit des yeux.
Yasmina lui Ă©tait apparue, svelte et fine sous ses haillons bleus, avec son visage bronzĂ©, dâun pur ovale, oĂč les grands yeux noirs de la race berbĂšre scintillaient mystĂ©rieusement, avec leur expression sombre et triste, contredisant Ă©trangement le contour sensuel Ă la fois et enfantin des lĂšvres sanguines, un peu Ă©paisses. PassĂ©s dans le lobe des oreilles gracieuses, deux lourds anneaux de fer encadraient cette figure charmante. Sur le front, juste au milieu, la croix berbĂšre Ă©tait tracĂ©e en bleu, symbole inconnu, inexplicable chez ces peuplades autochtones qui ne furent jamais chrĂ©tiennes et que lâIslam vint prendre toutes sauvages et fĂ©tichistes, pour sa grande floraison de foi et dâespĂ©rance.
Sur sa tĂȘte aux lourds cheveux laineux, trĂšs noirs, Yasmina portait un simple mouchoir rouge, roulĂ© en forme de turban Ă©vasĂ© et plat.
Tout en elle Ă©tait empreint dâun charme presque mystique dont le lieutenant Jacques ne savait sâexpliquer la nature.
Il resta longtemps là , assis sur la pierre que Yasmina avait quittée. Il songeait à la Bédouine et à sa race tout entiÚre.
Cette Afrique oĂč il Ă©tait venu volontairement lui apparaissait encore comme un monde presque chimĂ©rique, inconnu profondĂ©ment, et le peuple Arabe, par toutes les manifestations extĂ©rieures de son caractĂšre, le plongeait en un constant Ă©tonnement. Ne frĂ©quentant presque pas ses camarades du Cercle, il nâavait point encore appris Ă rĂ©pĂ©ter les clichĂ©s ayant cours en AlgĂ©rie et si nettement hostiles, a priori, Ă tout ce qui est Arabe et Musulman.
Il Ă©tait encore sous le coup du grand enchantement, de la griserie intense de lâarrivĂ©e, et il sây abandonnait voluptueusement.
Jacques, issu dâune famille noble des Ardennes, Ă©levĂ© dans lâaustĂ©ritĂ© dâun collĂšge religieux de province, avait gardĂ©, Ă travers ses annĂ©es de Saint-Cyrien, une Ăąme de montagnard, encore relativement trĂšs fermĂ©e Ă cet « esprit moderne », frondeur et sceptique de parti pris, qui mĂšne rapidement Ă toutes les dĂ©crĂ©pitudes morales.
Il savait donc encore voir par lui-mĂȘme, et sâabandonner sincĂšrement Ă ses propres impressions.
Sur lâAlgĂ©rie, il ne savait que lâadmirable Ă©popĂ©e de la conquĂȘte et de la dĂ©fense, lâhĂ©roĂŻsme sans cesse dĂ©ployĂ© de part et dâautre pendant trente annĂ©es.
Cependant, intelligent, peu expansif, il était déjà porté à analyser ses sensations, à classifier en quelque sorte, ses pensées.
Ainsi, le dimanche suivant, quand il se vit reprendre le chemin de Timgad, eut-il la sensation trĂšs nette quâil nây allait que pour revoir la petite BĂ©douine.
Encore trĂšs pur et trĂšs noble, il nâessayait point de truquer avec sa conscience. Il sâavouait parfaitement quâil nâavait pu rĂ©sister Ă lâenvie dâacheter des bonbons, dans lâintention de lier connaissance avec cette petite fille, dont la grĂące Ă©trange le captivait si invinciblement et Ă laquelle, toute la semaine durant, il nâavait fait que penser.
⊠Et maintenant, parti dĂšs lâaube par la belle route de LambĂšse, il pressait son cheval, pris dâune impatience qui lâĂ©tonnait lui-mĂȘme⊠Ce nâĂ©tait en somme que le vide de son cĆur Ă peine sorti des limbes enchantĂ©s de lâadolescence, sa vie solitaire loin du pays natal, la presque virginitĂ© de sa pensĂ©e que les dĂ©bauches de Paris nâavaient point souillĂ©e, â ce nâĂ©tait que ce vide profond qui le poussait vers lâinconnu troublant quâil commençait Ă entrevoir au delĂ de cette Ă©bauche dâaventure bĂ©douine.
⊠Enfin, il sâenfonça dans lâĂ©troite et profonde gorge de lâoued dessĂ©chĂ©.
ĂĂ et lĂ , sur les grisailles fauves des broussailles, un troupeau de chĂšvres jetait une tache noire Ă cĂŽtĂ© de celle, blanche, dâun troupeau de moutons.
Et Jacques chercha presque anxieusement celui de Yasmina.
â Comment se nomme-t-elle ? Quel Ăąge a-t-elle ? Voudra-t-elle me parler, cette fois, ou bien sâenfuira-t-elle comme lâautre jour ?
Jacques se posait toutes ces questions avec une inquiĂ©tude croissante. Dâailleurs, comment allait-il lui parler, puisque, bien certainement, elle ne comprenait pas un mot de français et que lui ne savait pas mĂȘme le sabir ?âŠ
Enfin, dans la partie la plus dĂ©serte de lâoued, il dĂ©couvrit Yasmina, couchĂ©e Ă plat ventre parmi ses agneaux, et la tĂȘte soutenue par ses deux mains.
DĂšs quâelle lâaperçut, elle se leva, hostile de nouveau.
Habituée à la brutalité et au dédain des employés et des ouvriers des ruines, elle haïssait tout ce qui était chrétien.
Mais Jacques souriait, et il nâavait pas lâair de lui vouloir du mal. Dâailleurs, elle voyait bien quâil Ă©tait tout jeune et trĂšs beau sous sa simple tenue de toile blanche.
Elle avait auprĂšs dâelle une petite guerba* suspendue entre trois piquets formant faisceau.
Jacques lui demanda à boire, par signes. Sans répondre, elle lui montra du doigt la guerba.
Il but. Puis il lui tendit une poignée de bonbons roses. Timidement, sans oser encore avancer la main, elle dit en arabe, avec un demi-sourire et levant pour la premiÚre fois ses yeux sur ceux du Roumi :
â Ouch-noua ? Quâest-ce ?
â Câest bon, dit-il, riant de son ignorance, mais heureux que la glace fĂ»t enfin rompue.
Elle croqua un bonbon, puis, soudain, avec un accent un peu rude, elle dit : « Merci ! »
â Non, non, prends-les tous !
â Merci ! Merci ! Msiou ! merci !
â Comment tâappelles-tu ?
Longtemps, elle ne comprit pas. Enfin, comme il sâĂ©tait mis Ă lui citer tous les noms de femmes Arabes quâil connaissait, elle sourit et dit : « Smina » (Yasmina).
Alors, il voulut la faire asseoir prĂšs de lui, pour continuer la conversation. Mais, prise dâune frayeur subite, elle sâenfuit.
Toutes les semaines, quand approchait le dimanche, Jacques se disait quâil agissait mal, que son devoir Ă©tait de laisser en paix cette crĂ©ature innocente dont tout le sĂ©parait et quâil ne pourrait jamais que faire souffrir⊠Mais il nâĂ©tait plus libre dâaller Ă Timgad ou de rester Ă Batna et il partaitâŠ
BientĂŽt Yasmina nâeut plus peur de Jacques. Toutes les fois, elle vint dâelle-mĂȘme sâasseoir prĂšs de lâofficier, et elle essaya de lui faire comprendre des choses dont le sens lui Ă©chappait la plupart du temps, malgrĂ© tous les efforts de la jeune fille. Alors voyant quâil ne parvenait pas Ă la comprendre, elle se mettait Ă rire⊠Et alors, ce rire de gorge qui lui renversait la tĂȘte en arriĂšre, dĂ©couvrait ses dents dâune blancheur laiteuse, donnait Ă Jacques une sensation de dĂ©sir et une prescience de voluptĂ© grisantesâŠ
En ville, Jacques sâacharnait Ă lâĂ©tude de lâarabe algĂ©rien⊠Son ardeur faisait sourire ses camarades qui disaient, non sans ironie : « Il doit y avoir une bicotte lĂ -dessous. »
DĂ©jĂ , Jacques aimait Yasmina, follement, avec toute lâintensitĂ© dĂ©bordante dâun premier amour chez un homme Ă la fois trĂšs sensuel et trĂšs rĂȘveur en qui lâamour de la chair se spiritualisait, revĂȘtait la forme dâune tendresse vraieâŠ
Cependant, ce que Jacques aimait en Yasmina, en son ignorance absolue de lâĂąme de la BĂ©douine, câĂ©tait un ĂȘtre purement imaginaire, issu de son imagination, et bien certainement, fort peu semblable Ă la rĂ©alitĂ©âŠ
Souriante, avec, cependant une ombre de mĂ©lancolie dans le regard, Yasmina Ă©coutait Jacques lui chanter, maladroitement encore, toute sa passion quâil nâessayait mĂȘme plus dâenchaĂźner.
â Câest impossible, disait-elle, avec, dans la voix, une tristesse dĂ©jĂ douloureuse. Toi, tu es un Roumi, un KĂ©fer*, et moi, je suis Musulmane. Tu sais, câest haram* chez nous, quâune Musulmane prenne un chrĂ©tien ou un juif. Et pourtant, tu es beau, tu es bon⊠Je tâaimeâŠ
Un jour, trĂšs naĂŻvement, elle lui prit le bras et dit, avec un long regard tendre : â Fais-toi musulman⊠Câest bien facile ! LĂšve ta main droite, comme ça, et dis, avec moi : « La illaha illa Allah, Mohammed raçoul Allah » : Il nâest point dâautre divinitĂ© que Dieu, et Mohammed est lâenvoyĂ© de Dieu. »
Lentement, par simple jeu, pour lui faire plaisir, il rĂ©pĂ©ta les paroles chantantes et solennelles qui, prononcĂ©es sincĂšrement, suffisent Ă lier irrĂ©vocablement Ă lâIslam⊠Mais Yasmina ne savait point que lâon peut dire de telles choses sans y croire, et elle pensait que lâĂ©nonciation seule de la profession de foi musulmane par son Roumi en ferait un croyant⊠Et Jacques, ignorant des idĂ©es frustes et primitives que se fait de lâIslam le peuple illettrĂ©, ne se rendait point compte de la portĂ©e de ce quâil venait de faire.
Ce jour-lĂ , au moment de la sĂ©paration, spontanĂ©ment, avec un sourire heureux, Yasmina lui donna un baiser, le premier⊠Ce fut pour Jacques une ivresse sans nom, infinieâŠ
DĂ©sormais, dĂšs quâil Ă©tait libre, dĂšs quâil disposait de quelques heures, il partait au galop pour Timgad.
Pour Yasmina, Jacques nâĂ©tait plus un Roumi, un KĂ©fer⊠Il avait attestĂ© lâunitĂ© absolue de Dieu et la mission de son ProphĂšte⊠Et un jour, simplement, avec toute la passion fougueuse de sa race, elle se donnaâŠ
Ils eurent un instant dâanĂ©antissement ineffable, aprĂšs lequel ils se rĂ©veillĂšrent, lâĂąme illuminĂ©e dâune lumiĂšre nouvelle, comme sâils venaient de sortir des tĂ©nĂšbres.
⊠Maintenant, Jacques pouvait dire Ă Yasmina presque toutes les choses douces ou poignantes dont Ă©tait remplie son Ăąme, tant ses progrĂšs en arabe avaient Ă©tĂ© rapides⊠Parfois, il la priait de chanter. Alors, couchĂ© prĂšs de Yasmina, il mettait sa tĂȘte sur ses genoux et, les yeux clos, il sâabandonnait Ă une rĂȘverie imprĂ©cise, trĂšs douce.
Depuis quelque temps, une idĂ©e singuliĂšre venait le hanter et quoique la sachant bien enfantine, bien irrĂ©alisable, il sây abandonnait, y trouvant une jouissance Ă©trange⊠Tout quitter, Ă jamais, renoncer Ă sa famille, Ă la France, rester pour toujours en Afrique, avec Yasmina⊠MĂȘme dĂ©missionner et sâen aller, avec elle toujours, sous le burnous et le turban, mener une existence insoucieuse et lente, dans quelque Ksar du Sud⊠Quand Jacques Ă©tait loin de Yasmina, il retrouvait toute sa luciditĂ© et il souriait de ces enfantillages mĂ©lancoliques⊠Mais, dĂšs quâil se retrouvait auprĂšs dâelle, il se laissait aller Ă une sorte dâassoupissement intellectuel dâune douceur indicible. Il la prenait dans ses bras et, plongeant son regard dans lâombre du sien, il lui rĂ©pĂ©tait Ă lâinfini ce mot de tendresse arabe, si doux :
â Aziza* ! Aziza ! Aziza !âŠ
Yasmina ne se demandait jamais quelle serait lâissue de ses amours avec Jacques. Elle savait que beaucoup dâentre les filles de sa race avaient des amants, quâelles se cachaient soigneusement de leurs familles, mais que, gĂ©nĂ©ralement, cela finissait par un mariage.
Elle vivait. Elle était heureuse simplement, sans réflexion et sans autre désir que celui de voir son bonheur durer éternellement.
Quant Ă Jacques, il voyait bien clairement que leur amour ne pouvait que durer ainsi, indĂ©finiment, car il concevait lâimpossibilitĂ© dâun mariage entre lui qui avait une famille, lĂ -bas, au pays, et cette petite BĂ©douine quâil ne pouvait mĂȘme songer Ă transporter dans un autre milieu, sur un sol lointain et Ă©tranger.
Elle lui avait bien dit que lâon devait la marier Ă un cahouadji de la ville, vers la fin de lâautomneâŠ
Mais câĂ©tait si loin, cette fin dâautomne⊠Et lui aussi, Jacques sâabandonnait Ă la fĂ©licitĂ© de lâheureâŠ
â Quand ils voudront me donner au borgne, tu me prendras et tu me cacheras quelque part dans la montagne, loin de la ville, pour quâils ne me retrouvent plus jamais. Moi, jâaimerais habiter la montagne, oĂč il y a de grands arbres qui sont plus vieux que les plus anciens des vieillards, et oĂč il y a de lâeau fraĂźche et pure qui coule Ă lâombre⊠Et puis, il y a des oiseaux qui ont des plumes rouges, vertes et jaunes, et qui chantentâŠ
Je voudrais les entendre, et dormir Ă lâombre, et boire lâeau fraĂźche⊠Tu me cacheras dans la montagne et tu viendras me voir, tous les jours⊠Jâapprendrai Ă chanter comme les oiseaux, et je chanterai pour toi. AprĂšs, je leur apprendrai ton nom, pour quâils me le redisent, quand tu seras absent.
Yasmina lui parlait ainsi parfois, avec son Ă©trange regard sĂ©rieux et ardentâŠ
â Mais, disait-elle, les oiseaux du Djebel Touggour sont des oiseaux musulmans⊠Ils ne sauront pas chanter ton nom de Roumi⊠Ils ne sauront te dire quâun nom musulman⊠et câest moi qui dois te le donner, pour le leur apprendre⊠Tu tâappelleras Mabrouck*, cela nous portera bonheur.
⊠Pour Jacques, cette langue arabe Ă©tait devenue une musique suave, parce que câĂ©tait sa langue Ă elle, et que tout ce qui Ă©tait elle lâenivrait. Jacques ne pensait plus, il vivait.
Et il était heureux.
Un jour, Jacques apprit quâil Ă©tait dĂ©signĂ© pour un poste du Sud-Oranais.
Il lut et relut lâordre implacable, sans autre sens pour lui que celui-ci : partir, quitter Yasmina, la laisser marier Ă ce cafetier borgne, et ne plus jamais la revoirâŠ
Pendant des jours et des jours, désespérément, il chercha un moyen quelconque de ne pas partir, une permutation avec un camarade⊠mais en vain.
Jusquâau dernier moment, tant quâil avait pu conserver la plus faible lueur dâespĂ©rance, il avait cachĂ© Ă Yasmina le malheur qui allait les frapperâŠ
Pendant ses nuits dâinsomnie et de fiĂšvre, il en Ă©tait arrivĂ© Ă prendre des rĂ©solutions extrĂȘmes : tantĂŽt il se dĂ©cidait Ă risquer le scandale retentissant dâun enlĂšvement et dâun mariage, tantĂŽt il songeait Ă donner sa dĂ©mission, Ă tout abandonner pour sa Yasmina, Ă devenir en rĂ©alitĂ© ce Mabrouk quâelle rĂȘvait de faire de lui⊠Mais, toujours une pensĂ©e venait lâarrĂȘter : il y avait lĂ -bas, dans les Ardennes, un vieux pĂšre et une mĂšre aux cheveux blancs qui mourraient certainement de chagrin, si leur fils, « le beau lieutenant Jacques », comme on lâappelait au pays, faisait toutes ces choses qui passaient par son cerveau embrasĂ©, aux heures lentes des nuits mauvaises.
Yasmina avait bien remarquĂ© la tristesse et lâinquiĂ©tude croissante de son Mabrouk, et, nâosant encore lui avouer la vĂ©ritĂ©, il lui disait que sa vieille mĂšre Ă©tait bien malade, lĂ -bas, fil FransaâŠ
Et Yasmina essayait de le consoler, de lui inculquer son tranquille fatalisme.
â Mektoub, disait-elle. Nous sommes tous sous la main de Dieu et tous nous mourrons, pour retourner Ă Lui⊠Ne pleure pas ; Ya Mabrouk, câest Ă©crit.
Oui, songeait-il amĂšrement, nous devons tous, un jour ou lâautre, ĂȘtre Ă jamais sĂ©parĂ©s de tout ce qui nous est cher⊠pourquoi donc le sort, ce Mektoub dont elle me parle, nous sĂ©pare-t-il donc prĂ©maturĂ©ment, tant que nous sommes en vie tous deux ?
Enfin, peu de jours avant celui fixĂ© irrĂ©vocablement pour son dĂ©part, Jacques partit pour Timgad⊠Il allait, plein de crainte et dâangoisse, dire la vĂ©ritĂ© Ă Yasmina. Cependant, il ne voulait point lui dire que leur sĂ©paration serait probablement, certainement mĂȘme, Ă©ternelleâŠ
Il lui parla simplement dâune mission devant durer trois ou quatre mois.
Jacques sâattendait Ă une explosion de dĂ©sespoir dĂ©chirantâŠ
Mais, debout devant lui, elle ne broncha pas. Elle continua de le regarder bien en face, comme si elle eĂ»t voulu lire dans ses pensĂ©es les plus secrĂštes⊠et ce regard lourd, sans expression comprĂ©hensible pour lui, le troubla infiniment⊠Mon Dieu ! allait-elle donc croire quâil lâabandonnait volontairement ?
Comment lui expliquer la vĂ©ritĂ©, comment lui faire comprendre quâil nâĂ©tait pas le maĂźtre de sa destinĂ©e ? Pour elle, un officier Français Ă©tait un ĂȘtre presque tout-puissant, absolument libre de faire tout ce quâil voulait.
⊠Et Yasmina continuait de regarder Jacques bien en face, les yeux dans les yeux. Elle gardait le silenceâŠ
Il ne put supporter plus longtemps ce regard qui semblait le condamner.
Il la saisit dans ses bras. â Ă Aziza ! Aziza ! dit-il. â Tu te fĂąches contre moi ! Ne vois-tu donc pas que mon cĆur se brise, que je ne mâen irais jamais, si seulement je pouvais rester !
Elle fronça ses fins sourcils noirs.
â Tu mens ! dit-elle. Tu mens ! Tu nâaimes plus Yasmina, ta maĂźtresse, ta femme, ta servante, celle Ă qui tu as pris sa virginitĂ©. Câest bien toi qui tiens Ă tâen aller !⊠Et tu mens encore, quand tu me dis que tu reviendras bientĂŽt⊠Non, tu ne reviendras jamais, jamais, jamais !
Et ce mot, obstinément répété sur un ton presque solennel, sembla à Jacques le glas funÚbre de sa jeunesse.
â Abadane ! Abadane ! Il y avait, dans le son mĂȘme de ce mot, quelque chose de dĂ©finitif, dâinexorable et de fatal.
â Oui, tu tâen vas⊠Tu vas te marier avec une Roumia, lĂ -bas, en FranceâŠ
Et une flamme sombre sâalluma dans les grands yeux roux de la nomade. Elle sâĂ©tait dĂ©gagĂ©e presque brusquement de lâĂ©treinte de Jacques, et elle cracha Ă terre, avec dĂ©dain, en un mouvement dâindignation sauvage.
â Chiens et fils de chiens, tous les Roumis !
â Oh, Yasmina, comme tu es injuste envers moi ! Je te jure que jâai suppliĂ© tous mes camarades lâun aprĂšs lâautre de partir au lieu de moi⊠et ils nâont pas voulu.
â Ah, tu vois bien toi-mĂȘme que, quand un officier ne veut pas partir, il ne part pas !
â Mais mes camarades, câest moi qui les ai priĂ©s de partir Ă ma place, et ils ne dĂ©pendent pas de moi⊠tandis que moi, je dĂ©pends du gĂ©nĂ©ral, du ministre de la guerreâŠ
Mais Yasmina, incrédule, demeurait hostile et fermée.
Et Jacques regrettait que lâexplosion de dĂ©sespoir quâil avait tant redoutĂ©e en route nâeĂ»t pas eu lieu.
Ils restĂšrent longtemps ainsi, silencieux, sĂ©parĂ©s dĂ©jĂ par tout un abĂźme, â par toutes ces choses europĂ©ennes qui dominaient tyranniquement sa vie Ă lui et quâelle, Yasmina, ne comprendrait jamaisâŠ
Enfin, le cĆur dĂ©bordant dâamertume, Jacques pleura, la tĂȘte abandonnĂ©e sur les genoux de Yasmina.
Quand elle le vit sangloter si dĂ©sespĂ©rĂ©ment, elle comprit quâil Ă©tait sincĂšre⊠Elle serra la chĂšre tĂȘte aimĂ©e contre sa poitrine, pleurant elle aussi, enfin.
â Mabrouk ! Prunelle de mes yeux ! Ma lumiĂšre ! O petite tache noire de mon cĆur ! Ne pleure pas, mon seigneur ! Ne tâen va pas, Ya Sidi. Si tu veux partir, je me coucherai en travers de ton chemin et je mourrai. Et alors, tu devras passer sur le cadavre de ta Yasmina. Ou bien, si tu dois absolument partir, emmĂšne-moi avec toi. Je serai ton esclave. Je soignerai ta maison et ton cheval⊠Si tu es malade, je te donnerai le sang de mes veines pour te guĂ©rir⊠ou je mourrai pour toi. Ya Mabrouk ! Ya Sidi ! emmĂšne-moi avec toiâŠ
Et comme il gardait le silence, brisĂ©, devant lâimpossibilitĂ© de ce quâelle demandait, elle reprit :
â Alors, viens, mets des vĂȘtements arabes. Sauvons-nous ensemble dans la montagne, ou bien, plus loin, dans le dĂ©sert, au pays des ChaĂąmba et des Touaregs⊠Tu deviendras tout Ă fait Musulman, et tu oublieras la FranceâŠ
â Je ne puis pas⊠Ne me demande pas lâimpossible. Jâai de vieux parents, lĂ -bas, en France, et ils mourront de chagrin⊠Oh ! Dieu seul sait combien je voudrais pouvoir te garder auprĂšs de moi, toujours.
Il sentait les lĂšvres chaudes de Yasmina lui caresser doucement les mains, dans le dĂ©bordement de leurs larmes mĂȘlĂ©es⊠Ce contact rĂ©veilla en lui dâautres pensĂ©es, que la douleur avait momentanĂ©ment assoupies, et ils eurent encore un instant de joie si profonde, si absolue quâils nâen avaient jamais connue de semblable mĂȘme aux jours de leur tranquille bonheur.
â Oh ! comment nous quitter ! bĂ©gayait Yasmina, dont les larmes continuaient de couler.
Deux fois encore, Jacques revint et ils retrouvĂšrent cette indicible extase qui semblait devoir les lier lâun Ă lâautre, indissolublement et Ă jamais.
Mais enfin, lâheure solennelle des adieux sonna⊠de ces adieux que lâun savait, et que lâautre pressentait Ă©ternelsâŠ
Dans leur dernier baiser, ils mirent toute leur ĂąmeâŠ
Longtemps, Yasmina Ă©couta retentir au loin le galop cadencĂ© du cheval de Jacques⊠Quand elle ne lâentendit plus, et que la plaine fut retombĂ©e au lourd silence accoutumĂ©, la petite BĂ©douine se jeta la face contre terre et pleuraâŠ
Un mois sâĂ©tait Ă©coulĂ© depuis le dĂ©part de Jacques, Yasmina vivait en une sorte de torpeur morne.
Toute la journée, seule désormais dans son oued sauvage, elle demeurait couchée à terre, immobile.
En elle, aucune rĂ©volte contre ce Mektoub auquel, dĂšs sa plus tendre enfance, elle Ă©tait habituĂ©e Ă attribuer tout ce qui lui arrivait, en bien comme en mal⊠Simplement, une douleur infinie, une souffrance continue, sans trĂȘve ni repos, la souffrance cruelle et injuste des ĂȘtres inconscients, enfants ou animaux, qui nâont mĂȘme pas lâamĂšre consolation de comprendre pourquoi et comment ils souffrentâŠ
Comme tous les nomades, mĂ©lange confus oĂč sang asiatique sâest perdu au milieu des tribus autochtones, ChaouĂŻya, BerbĂšres, etc., Yasmina nâavait de lâIslam quâune idĂ©e trĂšs vague. Elle savait â sans toutefois se rendre compte de ce que cela signifiait â quâil y a un Dieu, seul, unique, Ă©ternel, qui a tout créé et qui est Rab-el-AlĂ©mine â Souverain des Univers â que Mohammed est son ProphĂšte et que le Coran est lâexpression Ă©crite de la religion. Elle savait aussi rĂ©citer les deux ou trois courtes sourates du Coran quâaucun Musulman nâignore.
Yasmina ne connaissait dâautres Français que ceux qui gardaient les ruines et travaillaient aux fouilles, et elle savait bien tout ce que sa tribu avait eu Ă en souffrir. De lĂ , elle concluait que tous les Roumis Ă©taient les ennemis irrĂ©conciliables des Arabes. Jacques avait fait tout son possible pour lui expliquer quâil y a des Français qui ne haĂŻssent point les Musulmans⊠Mais en lui-mĂȘme, il savait bien quâil suffit de quelques fonctionnaires ignorants et brutaux pour rendre la France haĂŻssable aux yeux de pauvres villageois illettrĂ©s et obscurs.
Yasmina entendait tous les Arabes des environs se plaindre dâavoir Ă payer des impĂŽts Ă©crasants, dâĂȘtre terrorisĂ©s par lâadministration militaire, dâĂȘtre spoliĂ©s de leurs biens⊠Et elle en concluait que probablement ces Français bons et humains dont lui parlait Jacques ne venaient pas dans son pays, quâils restaient quelque part au loin.
Tout cela, dans sa pauvre intelligence inculte, dont les forces vives dormaient profondĂ©ment, Ă©tait trĂšs vague et ne la prĂ©occupait dâailleurs nullement.
Elle nâavait commencĂ© Ă penser, trĂšs vaguement, que du jour oĂč elle avait aimĂ©.
Jadis, quand Jacques la quittait pour rentrer Ă Batna, elle restait songeuse. Quây faisait-il ? OĂč vivait-il ? Voyait-il dâautres femmes, des Roumia qui sortent sans voile et qui ont des robes de soie et des chapeaux comme celles qui venaient visiter les ruines ? Et une vague jalousie sâallumait alors dans son cĆur.
Mais, depuis que Jacques Ă©tait parti pour lâOranie lointaine, Yasmina avait beaucoup souffert, et son intelligence commençait Ă sâaffiner.
Parfois, dans sa solitude dĂ©solĂ©e, elle se mettait Ă chanter les complaintes quâil avait aimĂ©es, et alors, elle pleurait, entrecoupant de sanglots dĂ©chirants les couplets mĂ©lancoliques, appelant son Mabrouck chĂ©ri par les plus doux noms quâelle avait coutume de lui donner, le suppliant de revenir, comme sâil pouvait lâentendre.
Elle Ă©tait illettrĂ©e, et Jacques ne pouvait lui Ă©crire, car elle nâeĂ»t osĂ© montrer Ă qui que ce soit les lettres de lâofficier pour se les faire traduire.
Elle était donc restée sans nouvelles de lui.
Un dimanche, tandis quâelle rĂȘvait tristement, elle vit arriver du cĂŽtĂ© de Batna un cavalier indigĂšne, montĂ© sur un fougueux cheval gris. Le cavalier, qui portait la tenue des officiers indigĂšnes de spahis, poussa son cheval dans le lit de lâoued. Il semblait chercher quelquâun. Apercevant la petite fille, il lâinterpella :
â Nâes-tu point Smina bent Hadj Salem ?
â Qui es-tu, et comment me connais-tu ?
â Alors, câest bien toi ! Moi, je suis ChĂ©rif ben Aly ChaĂąmbi, sous-lieutenant de spahis, et ami de Jacques. Câest bien toi qui Ă©tais sa maĂźtresse.
ĂpouvantĂ©e de voir son secret en possession dâun musulman, Yasmina voulut fuir. Mais lâofficier la saisit par le poignet et la retint de force.
â OĂč vas-tu, fille de pĂ©chĂ© ? Jâai fait toute cette longue course pour voir ta figure et tu te sauves ? Elle faisait de vains efforts pour se dĂ©gager.
â LĂąche-moi ! LĂąche-moi ! Je ne connais personne, je nâĂ©tais la maĂźtresse de personne !
Chérif se mit à rire.
â Si, tu Ă©tais sa maĂźtresse, fille du pĂ©chĂ© ! Et je devrais te couper la tĂȘte pour cela, bien que Jacques soit un frĂšre pour moi. Viens lĂ -bas, au fond de lâoued. Personne ne doit nous voir. Jâai une lettre de Jacques pour toi et je vais te la lire.
Joyeusement, elle battit des mains.
Jacques lui faisait savoir quâelle pouvait avoir toute confiance en ChĂ©rif, et que, sâil lui arrivait jamais malheur, elle devrait sâadresser Ă lui. Il lui disait quâil ne pensait quâĂ elle, quâil lui Ă©tait restĂ© fidĂšle. Il terminait en lui jurant de toujours lâaimer, de ne jamais lâoublier et de revenir un jour la reprendre.
⊠Beaux serments, jeunes rĂ©solutions irrĂ©vocables, et que le temps efface et anĂ©antit bien vite, comme tout le reste !âŠ
Yasmina pria ChĂ©rif de rĂ©pondre Ă Jacques quâelle aussi lâaimait toujours, quâelle lui resterait fidĂšle tant quâelle vivrait, quâelle restait son esclave soumise et aimante, et quâelle aimerait ĂȘtre le sol sous ses pieds.
Chérif sourit.
â Si tu avais aimĂ© un Musulman, dit-il, il tâaurait Ă©pousĂ©e selon la loi, et tu ne serais pas ici, Ă pleurerâŠ
â Mektoub !
Et lâofficier remonta sur son Ă©talon gris et repartit au galop, soulevant un nuage de poussiĂšre.
Jacques craignait dâattirer lâattention des gens du douar et il diffĂ©ra longtemps lâenvoi de sa seconde lettre Ă Yasmina⊠si longtemps que quand il voulut lui Ă©crire, il apprit que ChĂ©rif Ă©tait parti pour un poste du Sahara.
Peu Ă peu, aprĂšs le grand dĂ©sespoir de la premiĂšre heure, la paix sâĂ©tait faite dans le cĆur de Jacques.
Dans le Ksar oranais oĂč il vivait, il avait trouvĂ© des camarades français trĂšs distinguĂ©s, trĂšs lettrĂ©s, et dont lâun possĂ©dait une assez vaste bibliothĂšque. Jacques sâĂ©tait mis Ă lire, Ă Ă©tudier des questions qui, jusque lĂ , lui Ă©taient demeurĂ©es absolument Ă©trangĂšres⊠De nouveaux horizons sâouvrirent Ă son espritâŠ
Plus tard, il changea de poste. Ă GĂ©ryville, il fit la connaissance dâune jeune Espagnole, trĂšs belle, dont il devint amoureuxâŠ
Et ainsi, lâimage charmante de Yasmina se recula dans ces lointains vagues du souvenir, oĂč tout sâembrume et finit de sombrer dans les tĂ©nĂšbres de lâoubli dĂ©finitifâŠ
Mohammed Elaour vint enfin annoncer quâil pouvait subvenir aux frais de la noce.
Lâon fixa pour celle-ci une date trĂšs rapprochĂ©e.
Yasmina, passive, sâabandonnait Ă son sortâŠ
Par instinct dâamoureuse passionnĂ©e, elle avait bien senti que Jacques lâavait oubliĂ©e, et tout lui Ă©tait dĂ©sormais devenu Ă©gal.
Cependant, une angoisse Ă©treignait son cĆur Ă la pensĂ©e de ce mariage, car elle connaissait trop bien les mĆurs de son peuple pour ne pas prĂ©voir la colĂšre de son mari, quand il sâapercevrait quâelle nâĂ©tait plus intacte.
Elle Ă©tait dĂ©jĂ certaine de devenir la femme du cahouadji borgne, quand, brusquement, survint une querelle dâintĂ©rĂȘts entre Hadj Salem et Elaour.
Peu de jours aprĂšs, Yasmina apprit quâon allait la donner Ă un homme quâelle nâavait entrevu quâune fois, un spahi, Abd-el-Kader ben SmaĂŻl, tout jeune et trĂšs beau, qui passait pour un audacieux, un indomptable, mal notĂ© au service pour sa conduite, mais estimĂ© de ses chefs pour son courage et son intelligence.
Il prit Yasmina par amour, lâayant trouvĂ©e trĂšs belle, dans lâĂ©panouissement de ses quinze ans⊠Il avait offert Ă Hadj Salem une rançon supĂ©rieure Ă celle que promettait Elaour. Dâailleurs, cela flattait lâamour-propre du vieillard de donner sa fille Ă ce garçon, issu dâune bonne famille de Guelma, quoique brouillĂ© avec ses parents Ă la suite de son engagement.
Les fĂȘtes de la noce durĂšrent trois jours, au douar dâabord, ensuite en ville.
Au douar, lâon avait tirĂ© quelques coups de fusil, fait partir beaucoup de pĂ©tards, fait courir les famĂ©liques chevaux, avec de grands cris qui enivraient hommes et bĂȘtes.
Ă la ville, les femmes avaient dansĂ© au son des benadir et de la râaĂŻta bĂ©douinesâŠ
Yasmina, vĂȘtue de plusieurs chemises en mousseline blanche Ă longues et larges manches pagode, dâun kaftan de velours bleu galonnĂ© dâor, dâune gandoura de soie rose, coiffĂ©e dâune petite chĂ©chia pointue, cerise et verte, parĂ©e de bijoux dâor et dâargent, trĂŽnait sur lâunique chaise de la piĂšce, au milieu des femmes, tandis que les hommes sâamusaient dans la rue et sur les bancs du cafĂ© maure dâen face.
Par les femmes, Yasmina avait appris le dĂ©part de ChĂ©rif ChaĂąmbi, et la derniĂšre lueur dâespoir quâelle avait encore conservĂ©e sâĂ©teignit : elle ne saurait donc plus jamais rien de son Jacques.
Le soir, quand elle fut seule avec Abd-el-Kader, Yasmina nâosa point lever ses yeux sur ceux de son mari. Tremblante, elle songeait Ă sa colĂšre imminente, et au scandale qui en rĂ©sulterait sâil ne la tuait pas sur le coup.
Elle aimait toujours son Roumi, et la substitution du spahi Ă Elaour ne lui causait aucune joie⊠Au contraire, elle savait quâElaour passait pour trĂšs bon enfant, tandis quâAbd-el-Kader avait la rĂ©putation dâun homme violent et terribleâŠ
⊠Quand il apprit ce que Yasmina ne put lui cacher, Abd-el-Kader entra dans une colĂšre dâautant plus terrible quâil Ă©tait trĂšs amoureux dâelle. Il commença par la battre cruellement, ensuite il exigea quâelle lui livrĂąt le nom de son amant.
â CâĂ©tait un officier⊠un Musulman⊠il y a longtemps⊠et il est partiâŠ
ĂpouvantĂ©e par les menaces de son mari, elle dit le nom du lieutenant ChaĂąmbi : puisquâil nây Ă©tait plus, quâimportait ? Elle nâavait pas voulu avouer la vĂ©ritĂ©, dire quâelle avait Ă©tĂ© la maĂźtresse dâun Roumi, ce qui eut encore aggravĂ© sa faute aux yeux dâAbd-el-KaderâŠ
Mais la passion du spahi avait Ă©tĂ© plus forte que sa colĂšre⊠AprĂšs tout, le lieutenant nâavait certainement pas parlĂ©, il Ă©tait parti, et personne ne connaĂźtrait jamais ce secret.
Abd-el-Kader garda Yasmina, mais il devint la terreur du douar de Hadj Salem oĂč il allait souvent rĂ©clamer de lâargent Ă ses beaux-parents qui le craignaient, regrettant dĂ©jĂ de nâavoir pas donnĂ© leur fille au tranquille Mohammed Elaour.
Yasmina, toujours triste et silencieuse, passait toutes ses journĂ©es Ă coudre de grossiĂšres chemises de toile que Doudja, la vieille tante du spahi, portait Ă un marchand Mâzabi.
Il y avait encore, dans la maison, la sĆur dâAbd-el-Kader, BĂ©ya, qui devait sous peu Ă©pouser lâun des camarades de son frĂšre.
Quand le spahi nâĂ©tait pas ivre, il rapportait Ă sa femme des cadeaux, des chiffons pour sa toilette, voire mĂȘme des bijoux, des fruits et des gĂąteaux⊠Toute sa solde y passait. Mais dâautres fois, Abd-el-Kader rentrait ivre, et, alors, il battait sa femme sans rime ni raison.
Yasmina restait aussi indiffĂ©rente aux caresses quâaux coups, et gardait le silence. Seulement, elle Ă©touffait entre les quatre murs blancs de la cour mauresque oĂč elle Ă©tait enfermĂ©e, et elle regrettait amĂšrement lâimmensitĂ© libre de sa plaine natale, et les grandes ruines menaçantes, et son oued sauvage.
Abd-el-Kader voyait bien que sa femme ne lâaimait point, et cela lâexaspĂ©rait.
Alors, il se mettait Ă la battre fĂ©rocementâŠ
Mais, dĂšs quâil voyait quâelle pleurait, il la prenait dans ses bras et la couvrait de baisers pour la consolerâŠ
Et Yasmina, obstinĂ©ment, continuait Ă aimer son Roumi, son Mabrouk⊠et sa pensĂ©e sâenvolait sans cesse vers ce Sud-Oranais quâelle ne connaissait point et oĂč elle le croyait encoreâŠ
Elle se demandait avec angoisse si jamais son Mabrouk allait revenir et, dĂšs que personne ne lâobservait, elle se mettait Ă pleurer, longuement, silencieusement.
Jacques avait oubliĂ© depuis longtemps le rĂȘve dâamour quâil avait fait, Ă lâaube de sa vie, dans la plaine dĂ©solĂ©e de Timgad, et qui nâavait durĂ© quâun Ă©tĂ©.
Ă peine une annĂ©e aprĂšs son mariage, Abd-el-Kader se fit condamner Ă dix ans de travaux publics pour voies de fait envers un supĂ©rieur en dehors du service⊠Sa sĆur avait suivi son mari dans le Sud, et la vieille tante Ă©tait morte.
Yasmina resta seule et sans ressources.
Elle ne voulut point retourner dans sa tribu.
Elle avait gardĂ© cet Ă©trange caractĂšre sombre et silencieux qui Ă©tait devenu le sien depuis le dĂ©part de Jacques⊠Elle ne voulait pas quâon la remariĂąt encore, puisquâelle Ă©tait veuve⊠Elle voulait ĂȘtre libre pour attendre son Mabrouk.
Chez elle aussi, le temps eĂ»t dĂ» adoucir la souffrance du cĆur⊠mais elle nâavait rien trouvĂ©, en Ă©change de son amour, et elle continuait Ă aimer lâabsent que, depuis longtemps, elle nâosait plus espĂ©rer revoir.
Quand les derniers sous que lui avait laissés Abd-el-Kader furent épuisés, Yasmina fit un paquet de ses hardes et rendit la clé au propriétaire de la maison.
Ă la tombĂ©e de la nuit, elle sâen alla vers le Village-Noir, distant de Batna dâĂ peine cinq cents mĂštres â un terrain vague oĂč se trouve la mosquĂ©e.
Ce village est un amas confus de masures en bois ou en pisĂ©, sales et dĂ©labrĂ©es, habitĂ©es par un peuple de prostituĂ©es, nĂ©gresses, bĂ©douines, mauresques, juives et maltaises, vivant lĂ , entassĂ©es pĂȘle-mĂȘle avec toutes sortes dâindividus plus ou moins suspects, souteneurs et repris de justice pour la plupart.
Il y a lĂ des cafĂ©s maures oĂč les femmes dansent et chantent, jusquâĂ dix heures du soir, et oĂč lâon fume le Kif, toute la nuit, portes closes. Tel est le lieu de divertissement des militaires de la garnison.
Yasmina, depuis quâelle Ă©tait restĂ©e seule, avait fait la connaissance dâune Mauresque qui vivait au Village-Noir, en compagnie dâune nĂ©gresse de lâOued Rirâ.
Zohra et Samra Ă©taient employĂ©es dans un beuglant tenu par un certain Aly Frank qui se disait Musulman et Tunisien, mais le nom* semblait indiquer une autre origine. CâĂ©tait dâailleurs un repris de justice surveillĂ© par la police.
Les deux chanteuses avaient souvent conseillé à Yasmina de venir partager leur chambre, faisant miroiter à ses yeux les soi-disant avantages de leur condition.
Et, quand elle se sentit dĂ©finitivement seule et abandonnĂ©e, Yasmina se rendit chez ses deux amies qui lâaccueillirent avec joie.
Ce soir-là , Yasmina dût paraßtre au café et chanter.
CâĂ©tait dans une longue salle basse et enfumĂ©e dont le sol, hantĂ© par les scorpions, Ă©tait en terre battue, et dont les murs blanchis Ă la chaux Ă©taient couverts dâinscriptions et de dessins, la plupart dâune obscĂ©nitĂ© brutale, Ćuvre des clients. Le long des deux murs parallĂšles, des tables et des bancs Ă©taient alignĂ©s, laissant au milieu un espace assez large. Au fond, une table de bois servait de comptoir. DerriĂšre, il y avait une sorte dâestrade en terre battue, recouverte de vieilles nattes usĂ©es.
Les chanteuses Ă©taient accroupies lĂ . Il y en avait sept : Yasmina, ses deux amies, une BĂ©douine nommĂ©e Hafsia, une BĂŽnoise AĂŻcha et deux Juives, Stitra et Rahil. La derniĂšre, originaire du Kef, portait le costume des danseuses de Tunis, vĂȘtues Ă la mode dâĂgypte : large pantalon blanc, petite veste en soie de couleur et les cheveux flottants, nouĂ©s seulement par un large ruban rouge. Elle Ă©tait chaussĂ©e de petits souliers de satin blanc, sans quartier, Ă talons trĂšs hauts.
Toutes avaient des bijoux en or et de lourds anneaux passĂ©s dans les oreilles. Cependant, la BĂ©douine et la nĂ©gresse portaient le costume saharien, une sorte dâample voile bleu sombre, agrafĂ© sur les Ă©paules et formant tunique. Sur leur tĂȘte, elles portaient une coiffure compliquĂ©e, composĂ©e de grosses tresses en laine rouge tordues avec les cheveux sur les tempes, de mouchoirs superposĂ©s, de bijoux attachĂ©s par des chaĂźnettes. Quand lâune dâelles se levait pour danser dans la salle, entre les spectateurs, les autres chantaient sur lâestrade, battant des mains et du tambour tandis quâun jeune garçon jouait de la flĂ»te arabe et quâun juif grattait sur une espĂšce de mandolineâŠ
Leurs chansons et les gestes de leur danse Ă©taient dâune impudeur ardente qui enflammait peu Ă peu les spectateurs trĂšs nombreux ce soir-lĂ .
Les plaisanteries et les compliments crus pleuvaient, en arabe, en français, plus ou moins mélangés de sabir.
â Tâes tout dâmĂȘme rien gironde, la mĂŽme ! dit un Joyeux, enfant de Belleville exilĂ© en Afrique, qui semblait en admiration devant Yasmina, quand, Ă son tour, elle descendit dans la salle.
SĂ©rieuse et triste comme toujours, enveloppĂ©e dans sa rĂ©signation et dans son rĂȘve, elle dansait, pour ces hommes dont elle serait la proie dĂšs la fermeture du bouge.
Un brigadier indigĂšne de spahis, qui avait connu Abd-el-Kader ben SmaĂŻl et qui avait vu Yasmina, la reconnut.
â Tiens ! dit-il. VoilĂ la femme dâAbd-el-Kader. Lâhomme aux Traves, la femme en boĂźte⊠ça roule, tout de mĂȘme !
Et ce fut lui qui, ce soir-là , rejoignit Yasmina dans le réduit noir qui lui servait de chambre.
La pleine lune montait, lĂ -bas, Ă lâOrient, derriĂšre les dentelures assombries des montagnes de lâAurĂšsâŠ
Une lueur bleuĂątre glissait sur les murs et les arbres, jetant des ombres profondes dans tous les renfoncements et les recoins qui semblaient des abĂźmes.
Au milieu du terrain vague et aride qui touche dâun cĂŽtĂ© Ă la muraille grise de la ville et Ă la Porte de LambĂšse, et de lâautre aux premiĂšres pentes de la montagne, la mosquĂ©e sâĂ©levait solitaire⊠Sans style et sans grĂące de jour, dans la lumiĂšre magique de la lune, elle apparaissait diaphane et presque translucide, baignĂ©e dâun rayonnement imprĂ©cis.
Du cĂŽtĂ© du Village-Noir, des sons assourdis de benadir et de gasba retentissaient⊠Devant le cafĂ© dâAly Frank, une femme Ă©tait assise sur le banc de bois, les coudes aux genoux, la tĂȘte entre les mains. Elle guettait les passants mais avec un air dâindiffĂ©rence profonde, presque de dĂ©goĂ»t.
Dâune maigreur extrĂȘme, les joues dâun rouge sombre, les yeux caves et Ă©trangement Ă©tincelants, les lĂšvres amincies et douloureusement serrĂ©es, elle semblait vieillie de dix annĂ©es, la charmante et fraĂźche petite BĂ©douine des ruines de TimgadâŠ
Cependant, dans ce masque de douleur, presque dâagonie, dĂ©jĂ , lâexistence quâelle menait depuis trois annĂ©es bientĂŽt nâavait laissĂ© quâune ombre de tristesse plus profonde⊠Et, malgrĂ© tout, elle Ă©tait belle encore, dâune beautĂ© maladive et plus touchanteâŠ
Souvent, sa poitrine Ă©tait douloureusement secouĂ©e par une toux prolongĂ©e et terrible qui teintait de rouge son mouchoirâŠ
Le chagrin, lâalcool et les mille agents dĂ©lĂ©tĂšres au milieu desquels elle vivait, avaient eu raison de sa robuste santĂ© de petite nomade habituĂ©e Ă lâair pur de la plaine.
Cinq annĂ©es aprĂšs le dĂ©part de Jacques pour Sud-Oranais, les fluctuations de la vie militaire lâavaient ramenĂ© Ă Batna.
Il y vint avec sa jeune femme, dĂ©licate et jolie Parisienne : ils sâĂ©taient connus et aimĂ©s sur la CĂŽte dâAzur, un printemps que Jacques, malade, Ă©tait venu Ă Nice, en congĂ© de convalescence.
Jacques sâĂ©tait bien souvenu de ce quâil appelait maintenant « son idylle bĂ©douine » et en avait mĂȘme parlĂ© Ă sa femme⊠Mais tout cela Ă©tait si loin et lâhomme quâil Ă©tait devenu ressemblait si peu au jeune officier dâautrefoisâŠ
â JâĂ©tais alors un adolescent rĂȘveur et enthousiaste. Si tu savais, ma chĂšre, quelles idĂ©es ridicules Ă©taient alors les miennes ! Dire que jâai failli tout abandonner pour cette petite sauvagesse⊠Si je mâĂ©tais laissĂ© aller Ă cette folie, que serait-il advenu de moi ? Dieu seul le sait !
Ah, comme il lui semblait ridicule, à présent, le petit lieutenant sincÚre et ardent des débuts !
Et il ne comprenait plus combien cette premiĂšre forme de son moi conscient avait Ă©tĂ© meilleure et plus belle que la seconde, celle quâil devait Ă lâesprit moderne vaniteux, Ă©goĂŻste et frondeur qui lâavait pĂ©nĂ©trĂ© peu Ă peu.
Or, ce soir-lĂ , comme il Ă©tait sorti avec sa femme qui trouvait les quatre ou cinq rues rectilignes de la ville absolument dĂ©pourvues de charme, Jacques lui dit : â Viens, je vais te montrer lâEden des troupiers⊠Et surtout, beaucoup dâindulgence, car le spectacle te semblera parfois dâun naturalisme plutĂŽt cru.
En route, ils rencontrĂšrent lâun des camarades de Jacques, Ă©galement accompagnĂ© de sa femme. LâidĂ©e dâaller au Village-NĂšgre leur plut, et ils se mirent en route. Soucieux, Ă juste raison, dâĂ©clairer le chemin, Jacques avait un peu pris les devants, laissant sa femme au bras de son amie.
Mais, comme il passait devant le cafĂ© dâAly Frank, Yasmina bondit et sâĂ©cria :
â Mabrouk ! Mabrouk ! Toi !
Jacques avait, lui aussi, rien quâĂ ce nom, reconnu Yasmina. Et un grand froid glacĂ© avait envahi son cĆur⊠Il ne trouvait pas un mot Ă lui dire, Ă celle que son retour rĂ©jouissait si follement.
Il se maudissait mentalement dâavoir eu la mauvaise idĂ©e dâamener lĂ sa femme⊠Quel scandale ne ferait, en effet, pas cette crĂ©ature perdue de dĂ©bauche, quand elle saurait quâelle nâavait plus rien Ă espĂ©rer de lui !
â Mabrouk ! Mabrouk ! Tu ne me reconnais donc plus ? Je suis ta Smina ! Regarde-moi donc, embrasse-moi ! Oh, je sais bien, jâai changé⊠Mais cela passera, je guĂ©rirai pour toi, puisque tu es lĂ !âŠ
Il préféra en finir tout de suite, pour couper court à cette aventure désagréable. Maintenant, il possédait presque en perfection cette langue arabe dont elle lui avait appris, jadis, les premiÚres syllabes, et lui dit :
â Ăcoute⊠Ne compte plus sur moi. Tout est fini entre nous. Je suis mariĂ© et jâaime ma femme. Laisse-moi et ne cherche plus Ă me revoir. Oublie-moi, cela vaudra mieux pour nous deux.
Les yeux grands ouverts, stupĂ©faite, elle le regardait⊠Alors, câĂ©tait donc vrai ! La derniĂšre espĂ©rance qui la faisait vivre venait de sâĂ©teindre.
Il lâavait oubliĂ©e, il Ă©tait mariĂ©, et il aimait la Roumia, sa femme !⊠Et elle, elle qui lâavait adorĂ©, il ne lui restait plus quâĂ se coucher dans un coin et Ă y mourir comme un chien abandonnĂ©.
Dans son Ăąme obscure, une rĂ©volte surgit contre lâinjustice cruelle qui lâaccablait.
Elle se redressa soudain, hardie, menaçante.
â Alors, pourquoi es-tu venu me chercher au fond de Youed, dans mon douar, oĂč je vivais paisiblement avec mes chĂšvres et mes moutons ? Pourquoi mây avoir poursuivie ? Pourquoi as-tu usĂ© de toutes les ruses, de tous les sortilĂšges pour me sĂ©duire, mâentraĂźner, me prendre ma virginitĂ© ?
Pourquoi avoir rĂ©pĂ©tĂ© traĂźtreusement avec moi les paroles qui font musulman celui qui les prononce ? Pourquoi mâavoir menti et promis de revenir un jour me reprendre pour toujours ? Oh ! jâai toujours sur moi avec mes amulettes, la lettre que mâavait apportĂ©e le lieutenant ChaĂąmbi !⊠(Et elle tira de son sein une vieille enveloppe toute jaunie et dĂ©chirĂ©e quâelle brandit comme une arme, comme un irrĂ©futable tĂ©moignageâŠ) Oui, pourquoi, Roumi, chien fils de chien, viens-tu encore Ă cette heure, avec ta femme trois fois maudite, me narguer jusque dans ce bouge oĂč tu mâas jetĂ©e, en mâabandonnant pour que jây meure ?
Des sanglots et une toux rauque et caverneuse lâinterrompirent et elle jeta Ă la figure de Jacques son mouchoir ensanglantĂ©.
â Tiens, chacal, bois mon sang ! Bois et sois content, assassin !
Jacques souffrait⊠Une honte et un regret lui Ă©taient venus en face de tant de misĂšre. Mais que pouvait-il faire, Ă prĂ©sent ? Entre la nomade et lui, lâabĂźme sâĂ©tait creusĂ©, plus profond que jamais.
Pour le combler et, en mĂȘme temps, pour se dĂ©barrasser Ă jamais de la malheureuse crĂ©ature, il crut quâil suffisait dâun peu dâor⊠Il tendit sa bourse Ă Yasmina⊠:
â Tiens, dit-il⊠Tu es pauvre et malade, il faut te soigner. Prends ce peu dâargent⊠et adieu.
Il balbutiait, honteux tout Ă coup de ce quâil venait dâoser faire.
Yasmina, immobile, muette, le regarda pendant une minute, comme jadis, lĂ -bas, dans lâoued dessĂ©chĂ© de Timgad, Ă lâheure dĂ©chirante des adieux. Puis, brusquement, elle le saisit au poignet, le tordant et dispersant dans la poussiĂšre les piĂšces jaunes.
â Chien ! lĂąche ! KĂ©fer !
Et Jacques, courbant la tĂȘte, sâen alla pour rejoindre le groupe qui attendait non loin de lĂ , masquĂ© par des masuresâŠ
Yasmina Ă©tait alors retombĂ©e sur son banc, secouĂ©e par des sanglots convulsifs⊠Samra, la nĂ©gresse, Ă©tait accourue au bruit et avait soigneusement recueilli les piĂšces dâor de lâofficier. Samra enlaça de ses bras noirs le cou de son amie.
â Smina, ma sĆur, mon Ăąme, ne pleure pas⊠Ils sont tous comme ça, les Roumis, les chiens fils de chiens⊠Mais avec lâargent quâil tâa donnĂ©, nous achĂšterons des robes, des bijoux et des remĂšdes pour ta poitrine.
Seulement, il ne faut rien dire Ă Aly, qui nous prendrait lâargent.
Mais rien ne pouvait plus consoler Yasmina.
Elle avait cessĂ© de pleurer et, sombre et muette, elle avait repris sa pose dâattente⊠Attente de qui, de quoi ?
Yasmina nâattendait plus que la mort, rĂ©signĂ©e dĂ©jĂ Ă son sort.
CâĂ©tait Ă©crit, et il nây avait point Ă se lamenter. Il fallait attendre la fin, tout simplement⊠Tout venait de sâĂ©crouler en elle et autour dâelle, et rien nâavait plus le pouvoir de toucher son cĆur, de le rĂ©jouir ou de lâattrister.
Sa douleur Ă©tait cependant infinie⊠Elle souffrait surtout de savoir Jacques vivant et si prĂšs dâelle⊠si prĂšs, et en mĂȘme temps si loin, si loin !âŠ
Oh ! comme elle eût préféré le savoir mort, et couché là -bas dans ce cimetiÚre des Roumis, derriÚre la Porte de Constantine.
Elle eĂ»t pu â inconsciemment â revivre lĂ les heures charmantes de jadis, les heures dâivresse et dâamour vĂ©cues dans lâoued dessĂ©chĂ©.
Elle eĂ»t encore goĂ»tĂ© lĂ une joie douce et mĂ©lancolique, au lieu de ressentir les tourments effroyables de lâheure prĂ©senteâŠ
Et surtout, il nâeĂ»t point aimĂ© une autre femme, une Roumia !
Elle sentait bien quâelle en mourrait de douleur atroce : jusque lĂ , seule lâespĂ©rance obstinĂ©e de revoir un jour Jacques, seule la volontĂ© farouche de vivre encore pour le revoir lui avaient donnĂ© une force factice pour lutter contre la phtisie dĂ©vorante, rapide.
Maintenant, Yasmina nâĂ©tait plus quâune loque de chair abandonnĂ©e Ă la maladie et Ă la mort, sans rĂ©sistance⊠Dâun seul coup, le ressort de la vie sâĂ©tait brisĂ© en elle.
Mais aucune révolte ne subsistait plus en son ùme déjà presque éteinte.
CâĂ©tait Ă©crit, et il nâest point de remĂšde contre ce qui est Ă©crit.
Vers onze heures, un spahi permissionnaire passa. Il sâĂ©tonna de la voir encore lĂ , le dos appuyĂ© contre le mur, les bras ballants, la tĂȘte retombant.
â HĂ©, Smina ! Que fais-tu lĂ ? Je monte ?
Comme elle ne répondit pas, le beau soldat rouge revint sur ses pas.
â HĂ© bien, dit-il, surpris. Ă quoi penses-tu, ma fille⊠Ou bien tu es soĂ»le ?
Il prit la main de Yasmina et se pencha sur elleâŠ
Le Musulman se redressa aussitĂŽt, un peu pĂąle.
â Il nây a de force et de puissance quâen Dieu ! dit-il.
Yasmina la BĂ©douine nâĂ©tait plus.