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Contes et paysages/Yasmina, conte algérien

La bibliothĂšque libre.
(Redirigé depuis Yasmina)

YASMINA

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Elle avait Ă©tĂ© Ă©levĂ©e dans un site funĂšbre oĂč, au sein de la dĂ©solation environnante, flottait l’ñme mystĂ©rieuse des millĂ©naires abolis.

Son enfance s’était Ă©coulĂ©e lĂ , dans les ruines grises, parmi les dĂ©combres et la poussiĂšre d’un passĂ© dont elle ignorait tout.

De la grandeur morne de ces lieux, elle avait pris comme une surcharge de fatalisme et de rĂȘve. Étrange, mĂ©lancolique, entre toutes les filles de sa race : telle Ă©tait Yasmina la BĂ©douine.

Les gourbis de son village s’élevaient auprĂšs des ruines romaines de Timgad, au milieu d’une immense plaine pulvĂ©rulente, semĂ©e de pierres sans Ăąge, anonymes, dĂ©bris dissĂ©minĂ©s dans les champs de chardons Ă©pineux d’aspect mĂ©chant, seule vĂ©gĂ©tation herbacĂ©e qui pĂ»t rĂ©sister Ă  la chaleur torride des Ă©tĂ©s embrasĂ©s. Il y en avait lĂ , de toutes les tailles, de toutes les couleurs, de ces chardons : d’énormes, Ă  grosses fleurs bleues, soyeuses parmi les Ă©pines longues et aiguĂ«s, de plus petits, Ă©toilĂ©s d’or
 et tous rampants enfin, Ă  petites fleurs rose pĂąle. Par-ci par-lĂ , un maigre buisson de jujubier ou un lentisque roussi par le soleil.

Un arc de triomphe, debout encore, s’ouvrait en une courbe hardie sur l’horizon ardent. Des colonnes gĂ©antes, les unes couronnĂ©es de leurs chapiteaux, les autres brisĂ©es, — une lĂ©gion de colonnes dressĂ©es vers le ciel, comme en une rageuse et inutile rĂ©volte contre l’inĂ©luctable Mort


Un amphithéùtre aux gradins rĂ©cemment dĂ©blayĂ©s, un forum silencieux, des voies dĂ©sertes, tout un squelette de grande citĂ© dĂ©funte, toute la gloire triomphale des CĂ©sars vaincue par le temps et rĂ©sorbĂ©e par les entrailles jalouses de cette terre d’Afrique qui dĂ©vore lentement, mais sĂ»rement, toutes les civilisations Ă©trangĂšres ou hostiles Ă  son Ăąme


Dùs l’aube, quand, au loin, le Djebel Aurùs s’irisait de lueurs diaphanes, Yasmina sortait de son humble gourbi et s’en allait doucement, par la plaine, poussant devant elle son maigre troupeau de chùvres noires et de moutons grisñtres.

D’ordinaire, elle le menait dans la gorge tourmentĂ©e et sauvage d’un oued, assez loin du douar.

Là se réunissaient les petits pùtres de la tribu.

Cependant, Yasmina se tenait Ă  l’écart, ne se mĂȘlant point aux jeux des autres enfants.

Elle passait toutes ses journĂ©es, dans le silence menaçant de la plaine, sans soucis, sans pensĂ©es, poursuivant des rĂȘveries vagues, indĂ©finissables, intraduisibles en aucune langue humaine.

Parfois, pour se distraire, elle cueillait au fond de l’oued dessĂ©chĂ© quelques fleurettes bizarres, Ă©pargnĂ©es du soleil, et chantait des mĂ©lopĂ©es arabes.

Le pĂšre de Yasmina, Elhadj Salem, Ă©tait dĂ©jĂ  vieux et cassĂ©. Sa mĂšre, Habiba, n’était plus, Ă  trente-cinq ans, qu’une vieille momie sans Ăąge, adonnĂ©e aux durs travaux du gourbi et du petit champ d’orge.

Yasmina avait deux frĂšres aĂźnĂ©s, engagĂ©s tous deux aux Spahis. On les avait envoyĂ©s tous deux trĂšs loin, dans le dĂ©sert. Sa sƓur aĂźnĂ©e, Fathma, Ă©tait mariĂ©e et habitait le douar principal des Ouled-MĂ©riem. Il n’y avait plus au gourbi que les jeunes enfants et Yasmina, l’aĂźnĂ©e, qui avait environ quatorze ans.

Ainsi, d’aurore radieuse en crĂ©puscule mĂ©lancolique, la petite Yasmina avait vu s’écouler encore un printemps, trĂšs semblable aux autres qui se confondaient dans sa mĂ©moire.

Or un soir, au commencement de l’étĂ©, Yasmina rentrait avec ses bĂȘtes, remontant vers Timgad illuminĂ©e des derniers rayons du soleil Ă  son dĂ©clin. La plaine resplendissait, elle aussi, en une pulvĂ©rulence rose d’une infinie dĂ©licatesse de teinte
 Et Yasmina s’en revenait en chantant une complainte saharienne, apprise de son frĂšre SlimĂšne qui Ă©tait venu en congĂ© un an auparavant, et qu’elle aimait beaucoup :

Jeune fille de Constantine, qu’es-tu venue faire ici, toi qui n’es point de mon pays, toi qui n’es point faite pour vivre dans la dune aveuglante


Jeune fille de Constantine, tu es venue et tu as pris mon cƓur, et tu l’emporteras dans ton pays
 Tu as jurĂ© de revenir, par le Nom trĂšs haut
 Mais quand tu reviendras au pays des palmes, quand tu reviendras Ă  El Oued, tu ne me retrouveras plus dans la demeure des pleurs*.
 Cherche-moi dans la demeure de l’Éternité  Sois-y la bienvenue
 etc.

Et doucement, la chanson plaintive s’envolait dans l’espace illimité  Et doucement, le prestigieux soleil s’éteignait dans la plaine


Elle Ă©tait bien calme, la petite Ăąme solitaire et naĂŻve de Yasmina
 Calme et douce comme ces petits lacs purs que les pluies laissent au printemps pour un instant dans les Ă©phĂ©mĂšres prairies africaines, — et oĂč rien ne se reflĂšte, sauf l’azur infini du ciel sans nuages


Quand Yasmina rentra, sa mùre lui annonça qu’on allait la marier à Mohammed Elaour, cafetier à Batna.

D’abord, Yasmina pleura, parce que Mohammed Ă©tait borgne et trĂšs laid et parce que c’était si subit et si imprĂ©vu, ce mariage.

Puis, elle se calma et sourit, car c’était Ă©crit. Les jours se passĂšrent. Yasmina n’allait plus au pĂąturage. Elle cousait, de ses petites mains maladroites, son humble trousseau de fiancĂ©e nomade.

Personne, parmi les femmes du douar, ne songea Ă  lui demander si elle Ă©tait contente de ce mariage. On la donnait Ă  Elaour, comme on l’eĂ»t donnĂ©e Ă  tout autre Musulman. C’était dans l’ordre des choses, et il n’y avait lĂ  aucune raison d’ĂȘtre contente outre mesure, ni non plus de se dĂ©soler.

Yasmina savait mĂȘme que son sort serait un peu meilleur que celui des autres femmes de sa tribu, puisqu’elle habiterait la ville et qu’elle n’aurait, comme les Mauresques, que son mĂ©nage Ă  soigner et ses enfants Ă  Ă©lever.

Seuls les enfants la taquinaient parfois, lui criant : — Marte-el-Aour ! La femme du borgne ! Aussi Ă©vitait-elle d’aller, Ă  la tombĂ©e de la nuit, chercher de l’eau Ă  l’oued, avec les autres femmes. Il y avait bien une fontaine dans la cour du « bordj Â» des fouilles, mais le gardien Roumi, employĂ© des Beaux-Arts, ne permettait point aux gens de la tribu de puiser l’eau pure et fraĂźche dans cette fontaine. Ils Ă©taient donc rĂ©duits Ă  se servir de l’eau saumĂątre de l’oued oĂč piĂ©tinaient, matin et soir, les troupeaux. De lĂ , l’aspect maladif des gens de la tribu continuellement atteints de fiĂšvres malignes.

Un jour, Elaour vint annoncer au pùre de Yasmina qu’il ne pourrait, avant l’automne, faire les frais de la noce et payer la dot de la jeune fille.

Yasmina avait achevĂ© son trousseau et son petit frĂšre Ahmed qui l’avait remplacĂ©e au pĂąturage, Ă©tant tombĂ© malade, elle reprit ses fonctions de bergĂšre et ses longues courses Ă  travers la plaine.

Elle y poursuivait ses rĂȘves imprĂ©cis de vierge primitive, que l’approche du mariage n’avait en rien modifiĂ©s.

Elle n’espĂ©rait ni mĂȘme ne dĂ©sirait rien. Elle Ă©tait inconsciente, donc heureuse.

Il y avait alors Ă  Batna un jeune lieutenant, dĂ©tachĂ© au Bureau Arabe, nouvellement dĂ©barquĂ© de France. Il avait demandĂ© Ă  venir en AlgĂ©rie, car la vie de caserne qu’il avait menĂ©e pendant deux ans, au sortir de Saint-Cyr, l’avait profondĂ©ment dĂ©goĂ»tĂ©. Il avait l’ñme aventureuse et rĂȘveuse.

À Batna, il Ă©tait vite devenu chasseur, par besoin de longues courses Ă  travers cette Ăąpre campagne algĂ©rienne qui, dĂšs le dĂ©but, l’avait charmĂ© singuliĂšrement.

Tous les dimanches, seul, il s’en allait à l’aube, suivant au hasard les routes raboteuses de la plaine et parfois les sentiers ardus de la montagne.

Un jour, accablĂ© par la chaleur de midi, il poussa son cheval dans le ravin sauvage oĂč Yasmina gardait son troupeau.

Assise sur une pierre, Ă  l’ombre d’un rocher rougeĂątre oĂč des genĂ©vriers odorants croissaient, Yasmina jouait distraitement avec des brindilles vertes, et chantait une complainte bĂ©douine oĂč, comme dans la vie, l’amour et la mort se cĂŽtoient.

L’officier Ă©tait las et la poĂ©sie sauvage du lieu lui plut.

Quand il eut trouvĂ© la ligne d’ombre pour abriter son cheval, il s’avança vers Yasmina et, ne sachant pas un mot d’arabe, lui dit en français :

— Y a-t-il de l’eau, par ici ?

Sans rĂ©pondre, Yasmina se leva pour s’en aller, inquiĂšte, presque farouche.

— Pourquoi as-tu peur de moi ? Je ne te ferai pas de mal, dit-il, amusĂ© dĂ©jĂ  par cette rencontre. Mais elle fuyait l’ennemi de sa race vaincue et elle partit.

Longtemps, l’officier la suivit des yeux.

Yasmina lui Ă©tait apparue, svelte et fine sous ses haillons bleus, avec son visage bronzĂ©, d’un pur ovale, oĂč les grands yeux noirs de la race berbĂšre scintillaient mystĂ©rieusement, avec leur expression sombre et triste, contredisant Ă©trangement le contour sensuel Ă  la fois et enfantin des lĂšvres sanguines, un peu Ă©paisses. PassĂ©s dans le lobe des oreilles gracieuses, deux lourds anneaux de fer encadraient cette figure charmante. Sur le front, juste au milieu, la croix berbĂšre Ă©tait tracĂ©e en bleu, symbole inconnu, inexplicable chez ces peuplades autochtones qui ne furent jamais chrĂ©tiennes et que l’Islam vint prendre toutes sauvages et fĂ©tichistes, pour sa grande floraison de foi et d’espĂ©rance.

Sur sa tĂȘte aux lourds cheveux laineux, trĂšs noirs, Yasmina portait un simple mouchoir rouge, roulĂ© en forme de turban Ă©vasĂ© et plat.

Tout en elle Ă©tait empreint d’un charme presque mystique dont le lieutenant Jacques ne savait s’expliquer la nature.

Il resta longtemps là, assis sur la pierre que Yasmina avait quittée. Il songeait à la Bédouine et à sa race tout entiÚre.

Cette Afrique oĂč il Ă©tait venu volontairement lui apparaissait encore comme un monde presque chimĂ©rique, inconnu profondĂ©ment, et le peuple Arabe, par toutes les manifestations extĂ©rieures de son caractĂšre, le plongeait en un constant Ă©tonnement. Ne frĂ©quentant presque pas ses camarades du Cercle, il n’avait point encore appris Ă  rĂ©pĂ©ter les clichĂ©s ayant cours en AlgĂ©rie et si nettement hostiles, a priori, Ă  tout ce qui est Arabe et Musulman.

Il Ă©tait encore sous le coup du grand enchantement, de la griserie intense de l’arrivĂ©e, et il s’y abandonnait voluptueusement.

Jacques, issu d’une famille noble des Ardennes, Ă©levĂ© dans l’austĂ©ritĂ© d’un collĂšge religieux de province, avait gardĂ©, Ă  travers ses annĂ©es de Saint-Cyrien, une Ăąme de montagnard, encore relativement trĂšs fermĂ©e Ă  cet « esprit moderne Â», frondeur et sceptique de parti pris, qui mĂšne rapidement Ă  toutes les dĂ©crĂ©pitudes morales.

Il savait donc encore voir par lui-mĂȘme, et s’abandonner sincĂšrement Ă  ses propres impressions.

Sur l’AlgĂ©rie, il ne savait que l’admirable Ă©popĂ©e de la conquĂȘte et de la dĂ©fense, l’hĂ©roĂŻsme sans cesse dĂ©ployĂ© de part et d’autre pendant trente annĂ©es.

Cependant, intelligent, peu expansif, il était déjà porté à analyser ses sensations, à classifier en quelque sorte, ses pensées.

Ainsi, le dimanche suivant, quand il se vit reprendre le chemin de Timgad, eut-il la sensation trĂšs nette qu’il n’y allait que pour revoir la petite BĂ©douine.

Encore trĂšs pur et trĂšs noble, il n’essayait point de truquer avec sa conscience. Il s’avouait parfaitement qu’il n’avait pu rĂ©sister Ă  l’envie d’acheter des bonbons, dans l’intention de lier connaissance avec cette petite fille, dont la grĂące Ă©trange le captivait si invinciblement et Ă  laquelle, toute la semaine durant, il n’avait fait que penser.


 Et maintenant, parti dĂšs l’aube par la belle route de LambĂšse, il pressait son cheval, pris d’une impatience qui l’étonnait lui-mĂȘme
 Ce n’était en somme que le vide de son cƓur Ă  peine sorti des limbes enchantĂ©s de l’adolescence, sa vie solitaire loin du pays natal, la presque virginitĂ© de sa pensĂ©e que les dĂ©bauches de Paris n’avaient point souillĂ©e, — ce n’était que ce vide profond qui le poussait vers l’inconnu troublant qu’il commençait Ă  entrevoir au delĂ  de cette Ă©bauche d’aventure bĂ©douine.


 Enfin, il s’enfonça dans l’étroite et profonde gorge de l’oued dessĂ©chĂ©.

Çà et lĂ , sur les grisailles fauves des broussailles, un troupeau de chĂšvres jetait une tache noire Ă  cĂŽtĂ© de celle, blanche, d’un troupeau de moutons.

Et Jacques chercha presque anxieusement celui de Yasmina.

— Comment se nomme-t-elle ? Quel Ăąge a-t-elle ? Voudra-t-elle me parler, cette fois, ou bien s’enfuira-t-elle comme l’autre jour ?

Jacques se posait toutes ces questions avec une inquiĂ©tude croissante. D’ailleurs, comment allait-il lui parler, puisque, bien certainement, elle ne comprenait pas un mot de français et que lui ne savait pas mĂȘme le sabir ?


Enfin, dans la partie la plus dĂ©serte de l’oued, il dĂ©couvrit Yasmina, couchĂ©e Ă  plat ventre parmi ses agneaux, et la tĂȘte soutenue par ses deux mains.

Dùs qu’elle l’aperçut, elle se leva, hostile de nouveau.

Habituée à la brutalité et au dédain des employés et des ouvriers des ruines, elle haïssait tout ce qui était chrétien.

Mais Jacques souriait, et il n’avait pas l’air de lui vouloir du mal. D’ailleurs, elle voyait bien qu’il Ă©tait tout jeune et trĂšs beau sous sa simple tenue de toile blanche.

Elle avait auprùs d’elle une petite guerba* suspendue entre trois piquets formant faisceau.

Jacques lui demanda à boire, par signes. Sans répondre, elle lui montra du doigt la guerba.

Il but. Puis il lui tendit une poignĂ©e de bonbons roses. Timidement, sans oser encore avancer la main, elle dit en arabe, avec un demi-sourire et levant pour la premiĂšre fois ses yeux sur ceux du Roumi :

— Ouch-noua ? Qu’est-ce ?

— C’est bon, dit-il, riant de son ignorance, mais heureux que la glace fĂ»t enfin rompue.

Elle croqua un bonbon, puis, soudain, avec un accent un peu rude, elle dit : « Merci ! Â»

— Non, non, prends-les tous !

— Merci ! Merci ! Msiou ! merci !

— Comment t’appelles-tu ?

Longtemps, elle ne comprit pas. Enfin, comme il s’était mis Ă  lui citer tous les noms de femmes Arabes qu’il connaissait, elle sourit et dit : « Smina Â» (Yasmina).

Alors, il voulut la faire asseoir prùs de lui, pour continuer la conversation. Mais, prise d’une frayeur subite, elle s’enfuit.

Toutes les semaines, quand approchait le dimanche, Jacques se disait qu’il agissait mal, que son devoir Ă©tait de laisser en paix cette crĂ©ature innocente dont tout le sĂ©parait et qu’il ne pourrait jamais que faire souffrir
 Mais il n’était plus libre d’aller Ă  Timgad ou de rester Ă  Batna et il partait


BientĂŽt Yasmina n’eut plus peur de Jacques. Toutes les fois, elle vint d’elle-mĂȘme s’asseoir prĂšs de l’officier, et elle essaya de lui faire comprendre des choses dont le sens lui Ă©chappait la plupart du temps, malgrĂ© tous les efforts de la jeune fille. Alors voyant qu’il ne parvenait pas Ă  la comprendre, elle se mettait Ă  rire
 Et alors, ce rire de gorge qui lui renversait la tĂȘte en arriĂšre, dĂ©couvrait ses dents d’une blancheur laiteuse, donnait Ă  Jacques une sensation de dĂ©sir et une prescience de voluptĂ© grisantes


En ville, Jacques s’acharnait Ă  l’étude de l’arabe algĂ©rien
 Son ardeur faisait sourire ses camarades qui disaient, non sans ironie : « Il doit y avoir une bicotte lĂ -dessous. Â»

DĂ©jĂ , Jacques aimait Yasmina, follement, avec toute l’intensitĂ© dĂ©bordante d’un premier amour chez un homme Ă  la fois trĂšs sensuel et trĂšs rĂȘveur en qui l’amour de la chair se spiritualisait, revĂȘtait la forme d’une tendresse vraie


Cependant, ce que Jacques aimait en Yasmina, en son ignorance absolue de l’ñme de la BĂ©douine, c’était un ĂȘtre purement imaginaire, issu de son imagination, et bien certainement, fort peu semblable Ă  la rĂ©alité 

Souriante, avec, cependant une ombre de mĂ©lancolie dans le regard, Yasmina Ă©coutait Jacques lui chanter, maladroitement encore, toute sa passion qu’il n’essayait mĂȘme plus d’enchaĂźner.

— C’est impossible, disait-elle, avec, dans la voix, une tristesse dĂ©jĂ  douloureuse. Toi, tu es un Roumi, un KĂ©fer*, et moi, je suis Musulmane. Tu sais, c’est haram* chez nous, qu’une Musulmane prenne un chrĂ©tien ou un juif. Et pourtant, tu es beau, tu es bon
 Je t’aime


Un jour, trĂšs naĂŻvement, elle lui prit le bras et dit, avec un long regard tendre : — Fais-toi musulman
 C’est bien facile ! LĂšve ta main droite, comme ça, et dis, avec moi : « La illaha illa Allah, Mohammed raçoul Allah Â» : Il n’est point d’autre divinitĂ© que Dieu, et Mohammed est l’envoyĂ© de Dieu. Â»

Lentement, par simple jeu, pour lui faire plaisir, il rĂ©pĂ©ta les paroles chantantes et solennelles qui, prononcĂ©es sincĂšrement, suffisent Ă  lier irrĂ©vocablement Ă  l’Islam
 Mais Yasmina ne savait point que l’on peut dire de telles choses sans y croire, et elle pensait que l’énonciation seule de la profession de foi musulmane par son Roumi en ferait un croyant
 Et Jacques, ignorant des idĂ©es frustes et primitives que se fait de l’Islam le peuple illettrĂ©, ne se rendait point compte de la portĂ©e de ce qu’il venait de faire.

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Ce jour-là, au moment de la séparation, spontanément, avec un sourire heureux, Yasmina lui donna un baiser, le premier
 Ce fut pour Jacques une ivresse sans nom, infinie


DĂ©sormais, dĂšs qu’il Ă©tait libre, dĂšs qu’il disposait de quelques heures, il partait au galop pour Timgad.

Pour Yasmina, Jacques n’était plus un Roumi, un KĂ©fer
 Il avait attestĂ© l’unitĂ© absolue de Dieu et la mission de son ProphĂšte
 Et un jour, simplement, avec toute la passion fougueuse de sa race, elle se donna


Ils eurent un instant d’anĂ©antissement ineffable, aprĂšs lequel ils se rĂ©veillĂšrent, l’ñme illuminĂ©e d’une lumiĂšre nouvelle, comme s’ils venaient de sortir des tĂ©nĂšbres.


 Maintenant, Jacques pouvait dire Ă  Yasmina presque toutes les choses douces ou poignantes dont Ă©tait remplie son Ăąme, tant ses progrĂšs en arabe avaient Ă©tĂ© rapides
 Parfois, il la priait de chanter. Alors, couchĂ© prĂšs de Yasmina, il mettait sa tĂȘte sur ses genoux et, les yeux clos, il s’abandonnait Ă  une rĂȘverie imprĂ©cise, trĂšs douce.

Depuis quelque temps, une idĂ©e singuliĂšre venait le hanter et quoique la sachant bien enfantine, bien irrĂ©alisable, il s’y abandonnait, y trouvant une jouissance Ă©trange
 Tout quitter, Ă  jamais, renoncer Ă  sa famille, Ă  la France, rester pour toujours en Afrique, avec Yasmina
 MĂȘme dĂ©missionner et s’en aller, avec elle toujours, sous le burnous et le turban, mener une existence insoucieuse et lente, dans quelque Ksar du Sud
 Quand Jacques Ă©tait loin de Yasmina, il retrouvait toute sa luciditĂ© et il souriait de ces enfantillages mĂ©lancoliques
 Mais, dĂšs qu’il se retrouvait auprĂšs d’elle, il se laissait aller Ă  une sorte d’assoupissement intellectuel d’une douceur indicible. Il la prenait dans ses bras et, plongeant son regard dans l’ombre du sien, il lui rĂ©pĂ©tait Ă  l’infini ce mot de tendresse arabe, si doux :

— Aziza* ! Aziza ! Aziza !


Yasmina ne se demandait jamais quelle serait l’issue de ses amours avec Jacques. Elle savait que beaucoup d’entre les filles de sa race avaient des amants, qu’elles se cachaient soigneusement de leurs familles, mais que, gĂ©nĂ©ralement, cela finissait par un mariage.

Elle vivait. Elle était heureuse simplement, sans réflexion et sans autre désir que celui de voir son bonheur durer éternellement.

Quant Ă  Jacques, il voyait bien clairement que leur amour ne pouvait que durer ainsi, indĂ©finiment, car il concevait l’impossibilitĂ© d’un mariage entre lui qui avait une famille, lĂ -bas, au pays, et cette petite BĂ©douine qu’il ne pouvait mĂȘme songer Ă  transporter dans un autre milieu, sur un sol lointain et Ă©tranger.

Elle lui avait bien dit que l’on devait la marier à un cahouadji de la ville, vers la fin de l’automne


Mais c’était si loin, cette fin d’automne
 Et lui aussi, Jacques s’abandonnait Ă  la fĂ©licitĂ© de l’heure


— Quand ils voudront me donner au borgne, tu me prendras et tu me cacheras quelque part dans la montagne, loin de la ville, pour qu’ils ne me retrouvent plus jamais. Moi, j’aimerais habiter la montagne, oĂč il y a de grands arbres qui sont plus vieux que les plus anciens des vieillards, et oĂč il y a de l’eau fraĂźche et pure qui coule Ă  l’ombre
 Et puis, il y a des oiseaux qui ont des plumes rouges, vertes et jaunes, et qui chantent


Je voudrais les entendre, et dormir à l’ombre, et boire l’eau fraüche
 Tu me cacheras dans la montagne et tu viendras me voir, tous les jours
 J’apprendrai à chanter comme les oiseaux, et je chanterai pour toi. Aprùs, je leur apprendrai ton nom, pour qu’ils me le redisent, quand tu seras absent.

Yasmina lui parlait ainsi parfois, avec son étrange regard sérieux et ardent


— Mais, disait-elle, les oiseaux du Djebel Touggour sont des oiseaux musulmans
 Ils ne sauront pas chanter ton nom de Roumi
 Ils ne sauront te dire qu’un nom musulman
 et c’est moi qui dois te le donner, pour le leur apprendre
 Tu t’appelleras Mabrouck*, cela nous portera bonheur.


 Pour Jacques, cette langue arabe Ă©tait devenue une musique suave, parce que c’était sa langue Ă  elle, et que tout ce qui Ă©tait elle l’enivrait. Jacques ne pensait plus, il vivait.

Et il était heureux.

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Un jour, Jacques apprit qu’il Ă©tait dĂ©signĂ© pour un poste du Sud-Oranais.

Il lut et relut l’ordre implacable, sans autre sens pour lui que celui-ci : partir, quitter Yasmina, la laisser marier Ă  ce cafetier borgne, et ne plus jamais la revoir


Pendant des jours et des jours, désespérément, il chercha un moyen quelconque de ne pas partir, une permutation avec un camarade
 mais en vain.

Jusqu’au dernier moment, tant qu’il avait pu conserver la plus faible lueur d’espĂ©rance, il avait cachĂ© Ă  Yasmina le malheur qui allait les frapper


Pendant ses nuits d’insomnie et de fiĂšvre, il en Ă©tait arrivĂ© Ă  prendre des rĂ©solutions extrĂȘmes : tantĂŽt il se dĂ©cidait Ă  risquer le scandale retentissant d’un enlĂšvement et d’un mariage, tantĂŽt il songeait Ă  donner sa dĂ©mission, Ă  tout abandonner pour sa Yasmina, Ă  devenir en rĂ©alitĂ© ce Mabrouk qu’elle rĂȘvait de faire de lui
 Mais, toujours une pensĂ©e venait l’arrĂȘter : il y avait lĂ -bas, dans les Ardennes, un vieux pĂšre et une mĂšre aux cheveux blancs qui mourraient certainement de chagrin, si leur fils, « le beau lieutenant Jacques Â», comme on l’appelait au pays, faisait toutes ces choses qui passaient par son cerveau embrasĂ©, aux heures lentes des nuits mauvaises.

Yasmina avait bien remarquĂ© la tristesse et l’inquiĂ©tude croissante de son Mabrouk, et, n’osant encore lui avouer la vĂ©ritĂ©, il lui disait que sa vieille mĂšre Ă©tait bien malade, lĂ -bas, fil Fransa


Et Yasmina essayait de le consoler, de lui inculquer son tranquille fatalisme.

— Mektoub, disait-elle. Nous sommes tous sous la main de Dieu et tous nous mourrons, pour retourner Ă  Lui
 Ne pleure pas ; Ya Mabrouk, c’est Ă©crit.

Oui, songeait-il amĂšrement, nous devons tous, un jour ou l’autre, ĂȘtre Ă  jamais sĂ©parĂ©s de tout ce qui nous est cher
 pourquoi donc le sort, ce Mektoub dont elle me parle, nous sĂ©pare-t-il donc prĂ©maturĂ©ment, tant que nous sommes en vie tous deux ?

Enfin, peu de jours avant celui fixĂ© irrĂ©vocablement pour son dĂ©part, Jacques partit pour Timgad
 Il allait, plein de crainte et d’angoisse, dire la vĂ©ritĂ© Ă  Yasmina. Cependant, il ne voulait point lui dire que leur sĂ©paration serait probablement, certainement mĂȘme, Ă©ternelle


Il lui parla simplement d’une mission devant durer trois ou quatre mois.

Jacques s’attendait Ă  une explosion de dĂ©sespoir dĂ©chirant


Mais, debout devant lui, elle ne broncha pas. Elle continua de le regarder bien en face, comme si elle eĂ»t voulu lire dans ses pensĂ©es les plus secrĂštes
 et ce regard lourd, sans expression comprĂ©hensible pour lui, le troubla infiniment
 Mon Dieu ! allait-elle donc croire qu’il l’abandonnait volontairement ?

Comment lui expliquer la vĂ©ritĂ©, comment lui faire comprendre qu’il n’était pas le maĂźtre de sa destinĂ©e ? Pour elle, un officier Français Ă©tait un ĂȘtre presque tout-puissant, absolument libre de faire tout ce qu’il voulait.


 Et Yasmina continuait de regarder Jacques bien en face, les yeux dans les yeux. Elle gardait le silence


Il ne put supporter plus longtemps ce regard qui semblait le condamner.

Il la saisit dans ses bras. — Ô Aziza ! Aziza ! dit-il. — Tu te fĂąches contre moi ! Ne vois-tu donc pas que mon cƓur se brise, que je ne m’en irais jamais, si seulement je pouvais rester !

Elle fronça ses fins sourcils noirs.

— Tu mens ! dit-elle. Tu mens ! Tu n’aimes plus Yasmina, ta maĂźtresse, ta femme, ta servante, celle Ă  qui tu as pris sa virginitĂ©. C’est bien toi qui tiens Ă  t’en aller !
 Et tu mens encore, quand tu me dis que tu reviendras bientĂŽt
 Non, tu ne reviendras jamais, jamais, jamais !

Et ce mot, obstinément répété sur un ton presque solennel, sembla à Jacques le glas funÚbre de sa jeunesse.

— Abadane ! Abadane ! Il y avait, dans le son mĂȘme de ce mot, quelque chose de dĂ©finitif, d’inexorable et de fatal.

— Oui, tu t’en vas
 Tu vas te marier avec une Roumia, là-bas, en France


Et une flamme sombre s’alluma dans les grands yeux roux de la nomade. Elle s’était dĂ©gagĂ©e presque brusquement de l’étreinte de Jacques, et elle cracha Ă  terre, avec dĂ©dain, en un mouvement d’indignation sauvage.

— Chiens et fils de chiens, tous les Roumis !

— Oh, Yasmina, comme tu es injuste envers moi ! Je te jure que j’ai suppliĂ© tous mes camarades l’un aprĂšs l’autre de partir au lieu de moi
 et ils n’ont pas voulu.

— Ah, tu vois bien toi-mĂȘme que, quand un officier ne veut pas partir, il ne part pas !

— Mais mes camarades, c’est moi qui les ai priĂ©s de partir Ă  ma place, et ils ne dĂ©pendent pas de moi
 tandis que moi, je dĂ©pends du gĂ©nĂ©ral, du ministre de la guerre


Mais Yasmina, incrédule, demeurait hostile et fermée.

Et Jacques regrettait que l’explosion de dĂ©sespoir qu’il avait tant redoutĂ©e en route n’eĂ»t pas eu lieu.

Ils restĂšrent longtemps ainsi, silencieux, sĂ©parĂ©s dĂ©jĂ  par tout un abĂźme, — par toutes ces choses europĂ©ennes qui dominaient tyranniquement sa vie Ă  lui et qu’elle, Yasmina, ne comprendrait jamais


Enfin, le cƓur dĂ©bordant d’amertume, Jacques pleura, la tĂȘte abandonnĂ©e sur les genoux de Yasmina.

Quand elle le vit sangloter si dĂ©sespĂ©rĂ©ment, elle comprit qu’il Ă©tait sincĂšre
 Elle serra la chĂšre tĂȘte aimĂ©e contre sa poitrine, pleurant elle aussi, enfin.

— Mabrouk ! Prunelle de mes yeux ! Ma lumiĂšre ! O petite tache noire de mon cƓur ! Ne pleure pas, mon seigneur ! Ne t’en va pas, Ya Sidi. Si tu veux partir, je me coucherai en travers de ton chemin et je mourrai. Et alors, tu devras passer sur le cadavre de ta Yasmina. Ou bien, si tu dois absolument partir, emmĂšne-moi avec toi. Je serai ton esclave. Je soignerai ta maison et ton cheval
 Si tu es malade, je te donnerai le sang de mes veines pour te guĂ©rir
 ou je mourrai pour toi. Ya Mabrouk ! Ya Sidi ! emmĂšne-moi avec toi


Et comme il gardait le silence, brisĂ©, devant l’impossibilitĂ© de ce qu’elle demandait, elle reprit :

— Alors, viens, mets des vĂȘtements arabes. Sauvons-nous ensemble dans la montagne, ou bien, plus loin, dans le dĂ©sert, au pays des ChaĂąmba et des Touaregs
 Tu deviendras tout Ă  fait Musulman, et tu oublieras la France


— Je ne puis pas
 Ne me demande pas l’impossible. J’ai de vieux parents, lĂ -bas, en France, et ils mourront de chagrin
 Oh ! Dieu seul sait combien je voudrais pouvoir te garder auprĂšs de moi, toujours.

Il sentait les lĂšvres chaudes de Yasmina lui caresser doucement les mains, dans le dĂ©bordement de leurs larmes mĂȘlĂ©es
 Ce contact rĂ©veilla en lui d’autres pensĂ©es, que la douleur avait momentanĂ©ment assoupies, et ils eurent encore un instant de joie si profonde, si absolue qu’ils n’en avaient jamais connue de semblable mĂȘme aux jours de leur tranquille bonheur.

— Oh ! comment nous quitter ! bĂ©gayait Yasmina, dont les larmes continuaient de couler.

Deux fois encore, Jacques revint et ils retrouvùrent cette indicible extase qui semblait devoir les lier l’un à l’autre, indissolublement et à jamais.

Mais enfin, l’heure solennelle des adieux sonna
 de ces adieux que l’un savait, et que l’autre pressentait Ă©ternels


Dans leur dernier baiser, ils mirent toute leur ñme


Longtemps, Yasmina Ă©couta retentir au loin le galop cadencĂ© du cheval de Jacques
 Quand elle ne l’entendit plus, et que la plaine fut retombĂ©e au lourd silence accoutumĂ©, la petite BĂ©douine se jeta la face contre terre et pleura


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Un mois s’était Ă©coulĂ© depuis le dĂ©part de Jacques, Yasmina vivait en une sorte de torpeur morne.

Toute la journée, seule désormais dans son oued sauvage, elle demeurait couchée à terre, immobile.

En elle, aucune rĂ©volte contre ce Mektoub auquel, dĂšs sa plus tendre enfance, elle Ă©tait habituĂ©e Ă  attribuer tout ce qui lui arrivait, en bien comme en mal
 Simplement, une douleur infinie, une souffrance continue, sans trĂȘve ni repos, la souffrance cruelle et injuste des ĂȘtres inconscients, enfants ou animaux, qui n’ont mĂȘme pas l’amĂšre consolation de comprendre pourquoi et comment ils souffrent


Comme tous les nomades, mĂ©lange confus oĂč sang asiatique s’est perdu au milieu des tribus autochtones, ChaouĂŻya, BerbĂšres, etc., Yasmina n’avait de l’Islam qu’une idĂ©e trĂšs vague. Elle savait — sans toutefois se rendre compte de ce que cela signifiait — qu’il y a un Dieu, seul, unique, Ă©ternel, qui a tout créé et qui est Rab-el-AlĂ©mine — Souverain des Univers — que Mohammed est son ProphĂšte et que le Coran est l’expression Ă©crite de la religion. Elle savait aussi rĂ©citer les deux ou trois courtes sourates du Coran qu’aucun Musulman n’ignore.

Yasmina ne connaissait d’autres Français que ceux qui gardaient les ruines et travaillaient aux fouilles, et elle savait bien tout ce que sa tribu avait eu Ă  en souffrir. De lĂ , elle concluait que tous les Roumis Ă©taient les ennemis irrĂ©conciliables des Arabes. Jacques avait fait tout son possible pour lui expliquer qu’il y a des Français qui ne haĂŻssent point les Musulmans
 Mais en lui-mĂȘme, il savait bien qu’il suffit de quelques fonctionnaires ignorants et brutaux pour rendre la France haĂŻssable aux yeux de pauvres villageois illettrĂ©s et obscurs.

Yasmina entendait tous les Arabes des environs se plaindre d’avoir Ă  payer des impĂŽts Ă©crasants, d’ĂȘtre terrorisĂ©s par l’administration militaire, d’ĂȘtre spoliĂ©s de leurs biens
 Et elle en concluait que probablement ces Français bons et humains dont lui parlait Jacques ne venaient pas dans son pays, qu’ils restaient quelque part au loin.

Tout cela, dans sa pauvre intelligence inculte, dont les forces vives dormaient profondĂ©ment, Ă©tait trĂšs vague et ne la prĂ©occupait d’ailleurs nullement.

Elle n’avait commencĂ© Ă  penser, trĂšs vaguement, que du jour oĂč elle avait aimĂ©.

Jadis, quand Jacques la quittait pour rentrer Ă  Batna, elle restait songeuse. Qu’y faisait-il ? OĂč vivait-il ? Voyait-il d’autres femmes, des Roumia qui sortent sans voile et qui ont des robes de soie et des chapeaux comme celles qui venaient visiter les ruines ? Et une vague jalousie s’allumait alors dans son cƓur.

Mais, depuis que Jacques Ă©tait parti pour l’Oranie lointaine, Yasmina avait beaucoup souffert, et son intelligence commençait Ă  s’affiner.

Parfois, dans sa solitude dĂ©solĂ©e, elle se mettait Ă  chanter les complaintes qu’il avait aimĂ©es, et alors, elle pleurait, entrecoupant de sanglots dĂ©chirants les couplets mĂ©lancoliques, appelant son Mabrouck chĂ©ri par les plus doux noms qu’elle avait coutume de lui donner, le suppliant de revenir, comme s’il pouvait l’entendre.

Elle Ă©tait illettrĂ©e, et Jacques ne pouvait lui Ă©crire, car elle n’eĂ»t osĂ© montrer Ă  qui que ce soit les lettres de l’officier pour se les faire traduire.

Elle était donc restée sans nouvelles de lui.

Un dimanche, tandis qu’elle rĂȘvait tristement, elle vit arriver du cĂŽtĂ© de Batna un cavalier indigĂšne, montĂ© sur un fougueux cheval gris. Le cavalier, qui portait la tenue des officiers indigĂšnes de spahis, poussa son cheval dans le lit de l’oued. Il semblait chercher quelqu’un. Apercevant la petite fille, il l’interpella :

— N’es-tu point Smina bent Hadj Salem ?

— Qui es-tu, et comment me connais-tu ?

— Alors, c’est bien toi ! Moi, je suis ChĂ©rif ben Aly ChaĂąmbi, sous-lieutenant de spahis, et ami de Jacques. C’est bien toi qui Ă©tais sa maĂźtresse.

ÉpouvantĂ©e de voir son secret en possession d’un musulman, Yasmina voulut fuir. Mais l’officier la saisit par le poignet et la retint de force.

— OĂč vas-tu, fille de pĂ©chĂ© ? J’ai fait toute cette longue course pour voir ta figure et tu te sauves ? Elle faisait de vains efforts pour se dĂ©gager.

— LĂąche-moi ! LĂąche-moi ! Je ne connais personne, je n’étais la maĂźtresse de personne !

Chérif se mit à rire.

— Si, tu Ă©tais sa maĂźtresse, fille du pĂ©chĂ© ! Et je devrais te couper la tĂȘte pour cela, bien que Jacques soit un frĂšre pour moi. Viens lĂ -bas, au fond de l’oued. Personne ne doit nous voir. J’ai une lettre de Jacques pour toi et je vais te la lire.

Joyeusement, elle battit des mains.

Jacques lui faisait savoir qu’elle pouvait avoir toute confiance en ChĂ©rif, et que, s’il lui arrivait jamais malheur, elle devrait s’adresser Ă  lui. Il lui disait qu’il ne pensait qu’à elle, qu’il lui Ă©tait restĂ© fidĂšle. Il terminait en lui jurant de toujours l’aimer, de ne jamais l’oublier et de revenir un jour la reprendre.


 Beaux serments, jeunes rĂ©solutions irrĂ©vocables, et que le temps efface et anĂ©antit bien vite, comme tout le reste !


Yasmina pria ChĂ©rif de rĂ©pondre Ă  Jacques qu’elle aussi l’aimait toujours, qu’elle lui resterait fidĂšle tant qu’elle vivrait, qu’elle restait son esclave soumise et aimante, et qu’elle aimerait ĂȘtre le sol sous ses pieds.

Chérif sourit.

— Si tu avais aimĂ© un Musulman, dit-il, il t’aurait Ă©pousĂ©e selon la loi, et tu ne serais pas ici, Ă  pleurer


— Mektoub !

Et l’officier remonta sur son Ă©talon gris et repartit au galop, soulevant un nuage de poussiĂšre.

Jacques craignait d’attirer l’attention des gens du douar et il diffĂ©ra longtemps l’envoi de sa seconde lettre Ă  Yasmina
 si longtemps que quand il voulut lui Ă©crire, il apprit que ChĂ©rif Ă©tait parti pour un poste du Sahara.

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Peu Ă  peu, aprĂšs le grand dĂ©sespoir de la premiĂšre heure, la paix s’était faite dans le cƓur de Jacques.

Dans le Ksar oranais oĂč il vivait, il avait trouvĂ© des camarades français trĂšs distinguĂ©s, trĂšs lettrĂ©s, et dont l’un possĂ©dait une assez vaste bibliothĂšque. Jacques s’était mis Ă  lire, Ă  Ă©tudier des questions qui, jusque lĂ , lui Ă©taient demeurĂ©es absolument Ă©trangĂšres
 De nouveaux horizons s’ouvrirent Ă  son esprit


Plus tard, il changea de poste. À GĂ©ryville, il fit la connaissance d’une jeune Espagnole, trĂšs belle, dont il devint amoureux


Et ainsi, l’image charmante de Yasmina se recula dans ces lointains vagues du souvenir, oĂč tout s’embrume et finit de sombrer dans les tĂ©nĂšbres de l’oubli dĂ©finitif


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Mohammed Elaour vint enfin annoncer qu’il pouvait subvenir aux frais de la noce.

L’on fixa pour celle-ci une date trĂšs rapprochĂ©e.

Yasmina, passive, s’abandonnait à son sort


Par instinct d’amoureuse passionnĂ©e, elle avait bien senti que Jacques l’avait oubliĂ©e, et tout lui Ă©tait dĂ©sormais devenu Ă©gal.

Cependant, une angoisse Ă©treignait son cƓur Ă  la pensĂ©e de ce mariage, car elle connaissait trop bien les mƓurs de son peuple pour ne pas prĂ©voir la colĂšre de son mari, quand il s’apercevrait qu’elle n’était plus intacte.

Elle Ă©tait dĂ©jĂ  certaine de devenir la femme du cahouadji borgne, quand, brusquement, survint une querelle d’intĂ©rĂȘts entre Hadj Salem et Elaour.

Peu de jours aprĂšs, Yasmina apprit qu’on allait la donner Ă  un homme qu’elle n’avait entrevu qu’une fois, un spahi, Abd-el-Kader ben SmaĂŻl, tout jeune et trĂšs beau, qui passait pour un audacieux, un indomptable, mal notĂ© au service pour sa conduite, mais estimĂ© de ses chefs pour son courage et son intelligence.

Il prit Yasmina par amour, l’ayant trouvĂ©e trĂšs belle, dans l’épanouissement de ses quinze ans
 Il avait offert Ă  Hadj Salem une rançon supĂ©rieure Ă  celle que promettait Elaour. D’ailleurs, cela flattait l’amour-propre du vieillard de donner sa fille Ă  ce garçon, issu d’une bonne famille de Guelma, quoique brouillĂ© avec ses parents Ă  la suite de son engagement.

Les fĂȘtes de la noce durĂšrent trois jours, au douar d’abord, ensuite en ville.

Au douar, l’on avait tirĂ© quelques coups de fusil, fait partir beaucoup de pĂ©tards, fait courir les famĂ©liques chevaux, avec de grands cris qui enivraient hommes et bĂȘtes.

À la ville, les femmes avaient dansĂ© au son des benadir et de la r’aĂŻta bĂ©douines


Yasmina, vĂȘtue de plusieurs chemises en mousseline blanche Ă  longues et larges manches pagode, d’un kaftan de velours bleu galonnĂ© d’or, d’une gandoura de soie rose, coiffĂ©e d’une petite chĂ©chia pointue, cerise et verte, parĂ©e de bijoux d’or et d’argent, trĂŽnait sur l’unique chaise de la piĂšce, au milieu des femmes, tandis que les hommes s’amusaient dans la rue et sur les bancs du cafĂ© maure d’en face.

Par les femmes, Yasmina avait appris le dĂ©part de ChĂ©rif ChaĂąmbi, et la derniĂšre lueur d’espoir qu’elle avait encore conservĂ©e s’éteignit : elle ne saurait donc plus jamais rien de son Jacques.

Le soir, quand elle fut seule avec Abd-el-Kader, Yasmina n’osa point lever ses yeux sur ceux de son mari. Tremblante, elle songeait Ă  sa colĂšre imminente, et au scandale qui en rĂ©sulterait s’il ne la tuait pas sur le coup.

Elle aimait toujours son Roumi, et la substitution du spahi Ă  Elaour ne lui causait aucune joie
 Au contraire, elle savait qu’Elaour passait pour trĂšs bon enfant, tandis qu’Abd-el-Kader avait la rĂ©putation d’un homme violent et terrible



 Quand il apprit ce que Yasmina ne put lui cacher, Abd-el-Kader entra dans une colĂšre d’autant plus terrible qu’il Ă©tait trĂšs amoureux d’elle. Il commença par la battre cruellement, ensuite il exigea qu’elle lui livrĂąt le nom de son amant.

— C’était un officier
 un Musulman
 il y a longtemps
 et il est parti


ÉpouvantĂ©e par les menaces de son mari, elle dit le nom du lieutenant ChaĂąmbi : puisqu’il n’y Ă©tait plus, qu’importait ? Elle n’avait pas voulu avouer la vĂ©ritĂ©, dire qu’elle avait Ă©tĂ© la maĂźtresse d’un Roumi, ce qui eut encore aggravĂ© sa faute aux yeux d’Abd-el-Kader


Mais la passion du spahi avait Ă©tĂ© plus forte que sa colĂšre
 AprĂšs tout, le lieutenant n’avait certainement pas parlĂ©, il Ă©tait parti, et personne ne connaĂźtrait jamais ce secret.

Abd-el-Kader garda Yasmina, mais il devint la terreur du douar de Hadj Salem oĂč il allait souvent rĂ©clamer de l’argent Ă  ses beaux-parents qui le craignaient, regrettant dĂ©jĂ  de n’avoir pas donnĂ© leur fille au tranquille Mohammed Elaour.

Yasmina, toujours triste et silencieuse, passait toutes ses journĂ©es Ă  coudre de grossiĂšres chemises de toile que Doudja, la vieille tante du spahi, portait Ă  un marchand M’zabi.

Il y avait encore, dans la maison, la sƓur d’Abd-el-Kader, BĂ©ya, qui devait sous peu Ă©pouser l’un des camarades de son frĂšre.

Quand le spahi n’était pas ivre, il rapportait Ă  sa femme des cadeaux, des chiffons pour sa toilette, voire mĂȘme des bijoux, des fruits et des gĂąteaux
 Toute sa solde y passait. Mais d’autres fois, Abd-el-Kader rentrait ivre, et, alors, il battait sa femme sans rime ni raison.

Yasmina restait aussi indiffĂ©rente aux caresses qu’aux coups, et gardait le silence. Seulement, elle Ă©touffait entre les quatre murs blancs de la cour mauresque oĂč elle Ă©tait enfermĂ©e, et elle regrettait amĂšrement l’immensitĂ© libre de sa plaine natale, et les grandes ruines menaçantes, et son oued sauvage.

Abd-el-Kader voyait bien que sa femme ne l’aimait point, et cela l’exaspĂ©rait.

Alors, il se mettait à la battre férocement


Mais, dùs qu’il voyait qu’elle pleurait, il la prenait dans ses bras et la couvrait de baisers pour la consoler


Et Yasmina, obstinĂ©ment, continuait Ă  aimer son Roumi, son Mabrouk
 et sa pensĂ©e s’envolait sans cesse vers ce Sud-Oranais qu’elle ne connaissait point et oĂč elle le croyait encore


Elle se demandait avec angoisse si jamais son Mabrouk allait revenir et, dùs que personne ne l’observait, elle se mettait à pleurer, longuement, silencieusement.

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Jacques avait oubliĂ© depuis longtemps le rĂȘve d’amour qu’il avait fait, Ă  l’aube de sa vie, dans la plaine dĂ©solĂ©e de Timgad, et qui n’avait durĂ© qu’un Ă©tĂ©.

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À peine une annĂ©e aprĂšs son mariage, Abd-el-Kader se fit condamner Ă  dix ans de travaux publics pour voies de fait envers un supĂ©rieur en dehors du service
 Sa sƓur avait suivi son mari dans le Sud, et la vieille tante Ă©tait morte.

Yasmina resta seule et sans ressources.

Elle ne voulut point retourner dans sa tribu.

Elle avait gardĂ© cet Ă©trange caractĂšre sombre et silencieux qui Ă©tait devenu le sien depuis le dĂ©part de Jacques
 Elle ne voulait pas qu’on la remariĂąt encore, puisqu’elle Ă©tait veuve
 Elle voulait ĂȘtre libre pour attendre son Mabrouk.

Chez elle aussi, le temps eĂ»t dĂ» adoucir la souffrance du cƓur
 mais elle n’avait rien trouvĂ©, en Ă©change de son amour, et elle continuait Ă  aimer l’absent que, depuis longtemps, elle n’osait plus espĂ©rer revoir.

Quand les derniers sous que lui avait laissés Abd-el-Kader furent épuisés, Yasmina fit un paquet de ses hardes et rendit la clé au propriétaire de la maison.

À la tombĂ©e de la nuit, elle s’en alla vers le Village-Noir, distant de Batna d’à peine cinq cents mĂštres — un terrain vague oĂč se trouve la mosquĂ©e.

Ce village est un amas confus de masures en bois ou en pisĂ©, sales et dĂ©labrĂ©es, habitĂ©es par un peuple de prostituĂ©es, nĂ©gresses, bĂ©douines, mauresques, juives et maltaises, vivant lĂ , entassĂ©es pĂȘle-mĂȘle avec toutes sortes d’individus plus ou moins suspects, souteneurs et repris de justice pour la plupart.

Il y a lĂ  des cafĂ©s maures oĂč les femmes dansent et chantent, jusqu’à dix heures du soir, et oĂč l’on fume le Kif, toute la nuit, portes closes. Tel est le lieu de divertissement des militaires de la garnison.

Yasmina, depuis qu’elle Ă©tait restĂ©e seule, avait fait la connaissance d’une Mauresque qui vivait au Village-Noir, en compagnie d’une nĂ©gresse de l’Oued Rir’.

Zohra et Samra Ă©taient employĂ©es dans un beuglant tenu par un certain Aly Frank qui se disait Musulman et Tunisien, mais le nom* semblait indiquer une autre origine. C’était d’ailleurs un repris de justice surveillĂ© par la police.

Les deux chanteuses avaient souvent conseillé à Yasmina de venir partager leur chambre, faisant miroiter à ses yeux les soi-disant avantages de leur condition.

Et, quand elle se sentit dĂ©finitivement seule et abandonnĂ©e, Yasmina se rendit chez ses deux amies qui l’accueillirent avec joie.

Ce soir-là, Yasmina dût paraßtre au café et chanter.

C’était dans une longue salle basse et enfumĂ©e dont le sol, hantĂ© par les scorpions, Ă©tait en terre battue, et dont les murs blanchis Ă  la chaux Ă©taient couverts d’inscriptions et de dessins, la plupart d’une obscĂ©nitĂ© brutale, Ɠuvre des clients. Le long des deux murs parallĂšles, des tables et des bancs Ă©taient alignĂ©s, laissant au milieu un espace assez large. Au fond, une table de bois servait de comptoir. DerriĂšre, il y avait une sorte d’estrade en terre battue, recouverte de vieilles nattes usĂ©es.

Les chanteuses Ă©taient accroupies lĂ . Il y en avait sept : Yasmina, ses deux amies, une BĂ©douine nommĂ©e Hafsia, une BĂŽnoise AĂŻcha et deux Juives, Stitra et Rahil. La derniĂšre, originaire du Kef, portait le costume des danseuses de Tunis, vĂȘtues Ă  la mode d’Égypte : large pantalon blanc, petite veste en soie de couleur et les cheveux flottants, nouĂ©s seulement par un large ruban rouge. Elle Ă©tait chaussĂ©e de petits souliers de satin blanc, sans quartier, Ă  talons trĂšs hauts.

Toutes avaient des bijoux en or et de lourds anneaux passĂ©s dans les oreilles. Cependant, la BĂ©douine et la nĂ©gresse portaient le costume saharien, une sorte d’ample voile bleu sombre, agrafĂ© sur les Ă©paules et formant tunique. Sur leur tĂȘte, elles portaient une coiffure compliquĂ©e, composĂ©e de grosses tresses en laine rouge tordues avec les cheveux sur les tempes, de mouchoirs superposĂ©s, de bijoux attachĂ©s par des chaĂźnettes. Quand l’une d’elles se levait pour danser dans la salle, entre les spectateurs, les autres chantaient sur l’estrade, battant des mains et du tambour tandis qu’un jeune garçon jouait de la flĂ»te arabe et qu’un juif grattait sur une espĂšce de mandoline


Leurs chansons et les gestes de leur danse Ă©taient d’une impudeur ardente qui enflammait peu Ă  peu les spectateurs trĂšs nombreux ce soir-lĂ .

Les plaisanteries et les compliments crus pleuvaient, en arabe, en français, plus ou moins mélangés de sabir.

— T’es tout d’mĂȘme rien gironde, la mĂŽme ! dit un Joyeux, enfant de Belleville exilĂ© en Afrique, qui semblait en admiration devant Yasmina, quand, Ă  son tour, elle descendit dans la salle.

SĂ©rieuse et triste comme toujours, enveloppĂ©e dans sa rĂ©signation et dans son rĂȘve, elle dansait, pour ces hommes dont elle serait la proie dĂšs la fermeture du bouge.

Un brigadier indigĂšne de spahis, qui avait connu Abd-el-Kader ben SmaĂŻl et qui avait vu Yasmina, la reconnut.

— Tiens ! dit-il. VoilĂ  la femme d’Abd-el-Kader. L’homme aux Traves, la femme en boĂźte
 ça roule, tout de mĂȘme !

Et ce fut lui qui, ce soir-là, rejoignit Yasmina dans le réduit noir qui lui servait de chambre.

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La pleine lune montait, là-bas, à l’Orient, derriùre les dentelures assombries des montagnes de l’Aurùs


Une lueur bleuĂątre glissait sur les murs et les arbres, jetant des ombres profondes dans tous les renfoncements et les recoins qui semblaient des abĂźmes.

Au milieu du terrain vague et aride qui touche d’un cĂŽtĂ© Ă  la muraille grise de la ville et Ă  la Porte de LambĂšse, et de l’autre aux premiĂšres pentes de la montagne, la mosquĂ©e s’élevait solitaire
 Sans style et sans grĂące de jour, dans la lumiĂšre magique de la lune, elle apparaissait diaphane et presque translucide, baignĂ©e d’un rayonnement imprĂ©cis.

Du cĂŽtĂ© du Village-Noir, des sons assourdis de benadir et de gasba retentissaient
 Devant le cafĂ© d’Aly Frank, une femme Ă©tait assise sur le banc de bois, les coudes aux genoux, la tĂȘte entre les mains. Elle guettait les passants mais avec un air d’indiffĂ©rence profonde, presque de dĂ©goĂ»t.

D’une maigreur extrĂȘme, les joues d’un rouge sombre, les yeux caves et Ă©trangement Ă©tincelants, les lĂšvres amincies et douloureusement serrĂ©es, elle semblait vieillie de dix annĂ©es, la charmante et fraĂźche petite BĂ©douine des ruines de Timgad


Cependant, dans ce masque de douleur, presque d’agonie, dĂ©jĂ , l’existence qu’elle menait depuis trois annĂ©es bientĂŽt n’avait laissĂ© qu’une ombre de tristesse plus profonde
 Et, malgrĂ© tout, elle Ă©tait belle encore, d’une beautĂ© maladive et plus touchante


Souvent, sa poitrine était douloureusement secouée par une toux prolongée et terrible qui teintait de rouge son mouchoir


Le chagrin, l’alcool et les mille agents dĂ©lĂ©tĂšres au milieu desquels elle vivait, avaient eu raison de sa robuste santĂ© de petite nomade habituĂ©e Ă  l’air pur de la plaine.

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Cinq annĂ©es aprĂšs le dĂ©part de Jacques pour Sud-Oranais, les fluctuations de la vie militaire l’avaient ramenĂ© Ă  Batna.

Il y vint avec sa jeune femme, dĂ©licate et jolie Parisienne : ils s’étaient connus et aimĂ©s sur la CĂŽte d’Azur, un printemps que Jacques, malade, Ă©tait venu Ă  Nice, en congĂ© de convalescence.

Jacques s’était bien souvenu de ce qu’il appelait maintenant « son idylle bĂ©douine Â» et en avait mĂȘme parlĂ© Ă  sa femme
 Mais tout cela Ă©tait si loin et l’homme qu’il Ă©tait devenu ressemblait si peu au jeune officier d’autrefois


— J’étais alors un adolescent rĂȘveur et enthousiaste. Si tu savais, ma chĂšre, quelles idĂ©es ridicules Ă©taient alors les miennes ! Dire que j’ai failli tout abandonner pour cette petite sauvagesse
 Si je m’étais laissĂ© aller Ă  cette folie, que serait-il advenu de moi ? Dieu seul le sait !

Ah, comme il lui semblait ridicule, Ă  prĂ©sent, le petit lieutenant sincĂšre et ardent des dĂ©buts !

Et il ne comprenait plus combien cette premiĂšre forme de son moi conscient avait Ă©tĂ© meilleure et plus belle que la seconde, celle qu’il devait Ă  l’esprit moderne vaniteux, Ă©goĂŻste et frondeur qui l’avait pĂ©nĂ©trĂ© peu Ă  peu.

Or, ce soir-lĂ , comme il Ă©tait sorti avec sa femme qui trouvait les quatre ou cinq rues rectilignes de la ville absolument dĂ©pourvues de charme, Jacques lui dit : — Viens, je vais te montrer l’Eden des troupiers
 Et surtout, beaucoup d’indulgence, car le spectacle te semblera parfois d’un naturalisme plutĂŽt cru.

En route, ils rencontrĂšrent l’un des camarades de Jacques, Ă©galement accompagnĂ© de sa femme. L’idĂ©e d’aller au Village-NĂšgre leur plut, et ils se mirent en route. Soucieux, Ă  juste raison, d’éclairer le chemin, Jacques avait un peu pris les devants, laissant sa femme au bras de son amie.

Mais, comme il passait devant le cafĂ© d’Aly Frank, Yasmina bondit et s’écria :

— Mabrouk ! Mabrouk ! Toi !

Jacques avait, lui aussi, rien qu’à ce nom, reconnu Yasmina. Et un grand froid glacĂ© avait envahi son cƓur
 Il ne trouvait pas un mot Ă  lui dire, Ă  celle que son retour rĂ©jouissait si follement.

Il se maudissait mentalement d’avoir eu la mauvaise idĂ©e d’amener lĂ  sa femme
 Quel scandale ne ferait, en effet, pas cette crĂ©ature perdue de dĂ©bauche, quand elle saurait qu’elle n’avait plus rien Ă  espĂ©rer de lui !

— Mabrouk ! Mabrouk ! Tu ne me reconnais donc plus ? Je suis ta Smina ! Regarde-moi donc, embrasse-moi ! Oh, je sais bien, j’ai changé  Mais cela passera, je guĂ©rirai pour toi, puisque tu es lĂ  !


Il prĂ©fĂ©ra en finir tout de suite, pour couper court Ă  cette aventure dĂ©sagrĂ©able. Maintenant, il possĂ©dait presque en perfection cette langue arabe dont elle lui avait appris, jadis, les premiĂšres syllabes, et lui dit :

— Écoute
 Ne compte plus sur moi. Tout est fini entre nous. Je suis mariĂ© et j’aime ma femme. Laisse-moi et ne cherche plus Ă  me revoir. Oublie-moi, cela vaudra mieux pour nous deux.

Les yeux grands ouverts, stupĂ©faite, elle le regardait
 Alors, c’était donc vrai ! La derniĂšre espĂ©rance qui la faisait vivre venait de s’éteindre.

Il l’avait oubliĂ©e, il Ă©tait mariĂ©, et il aimait la Roumia, sa femme !
 Et elle, elle qui l’avait adorĂ©, il ne lui restait plus qu’à se coucher dans un coin et Ă  y mourir comme un chien abandonnĂ©.

Dans son Ăąme obscure, une rĂ©volte surgit contre l’injustice cruelle qui l’accablait.

Elle se redressa soudain, hardie, menaçante.

— Alors, pourquoi es-tu venu me chercher au fond de Youed, dans mon douar, oĂč je vivais paisiblement avec mes chĂšvres et mes moutons ? Pourquoi m’y avoir poursuivie ? Pourquoi as-tu usĂ© de toutes les ruses, de tous les sortilĂšges pour me sĂ©duire, m’entraĂźner, me prendre ma virginitĂ© ?

Pourquoi avoir rĂ©pĂ©tĂ© traĂźtreusement avec moi les paroles qui font musulman celui qui les prononce ? Pourquoi m’avoir menti et promis de revenir un jour me reprendre pour toujours ? Oh ! j’ai toujours sur moi avec mes amulettes, la lettre que m’avait apportĂ©e le lieutenant ChaĂąmbi !
 (Et elle tira de son sein une vieille enveloppe toute jaunie et dĂ©chirĂ©e qu’elle brandit comme une arme, comme un irrĂ©futable tĂ©moignage
) Oui, pourquoi, Roumi, chien fils de chien, viens-tu encore Ă  cette heure, avec ta femme trois fois maudite, me narguer jusque dans ce bouge oĂč tu m’as jetĂ©e, en m’abandonnant pour que j’y meure ?

Des sanglots et une toux rauque et caverneuse l’interrompirent et elle jeta Ă  la figure de Jacques son mouchoir ensanglantĂ©.

— Tiens, chacal, bois mon sang ! Bois et sois content, assassin !

Jacques souffrait
 Une honte et un regret lui Ă©taient venus en face de tant de misĂšre. Mais que pouvait-il faire, Ă  prĂ©sent ? Entre la nomade et lui, l’abĂźme s’était creusĂ©, plus profond que jamais.

Pour le combler et, en mĂȘme temps, pour se dĂ©barrasser Ă  jamais de la malheureuse crĂ©ature, il crut qu’il suffisait d’un peu d’or
 Il tendit sa bourse Ă  Yasmina
 :

— Tiens, dit-il
 Tu es pauvre et malade, il faut te soigner. Prends ce peu d’argent
 et adieu.

Il balbutiait, honteux tout à coup de ce qu’il venait d’oser faire.

Yasmina, immobile, muette, le regarda pendant une minute, comme jadis, lĂ -bas, dans l’oued dessĂ©chĂ© de Timgad, Ă  l’heure dĂ©chirante des adieux. Puis, brusquement, elle le saisit au poignet, le tordant et dispersant dans la poussiĂšre les piĂšces jaunes.

— Chien ! lĂąche ! KĂ©fer !

Et Jacques, courbant la tĂȘte, s’en alla pour rejoindre le groupe qui attendait non loin de lĂ , masquĂ© par des masures


Yasmina Ă©tait alors retombĂ©e sur son banc, secouĂ©e par des sanglots convulsifs
 Samra, la nĂ©gresse, Ă©tait accourue au bruit et avait soigneusement recueilli les piĂšces d’or de l’officier. Samra enlaça de ses bras noirs le cou de son amie.

— Smina, ma sƓur, mon Ăąme, ne pleure pas
 Ils sont tous comme ça, les Roumis, les chiens fils de chiens
 Mais avec l’argent qu’il t’a donnĂ©, nous achĂšterons des robes, des bijoux et des remĂšdes pour ta poitrine.

Seulement, il ne faut rien dire à Aly, qui nous prendrait l’argent.

Mais rien ne pouvait plus consoler Yasmina.

Elle avait cessĂ© de pleurer et, sombre et muette, elle avait repris sa pose d’attente
 Attente de qui, de quoi ?

Yasmina n’attendait plus que la mort, rĂ©signĂ©e dĂ©jĂ  Ă  son sort.

C’était Ă©crit, et il n’y avait point Ă  se lamenter. Il fallait attendre la fin, tout simplement
 Tout venait de s’écrouler en elle et autour d’elle, et rien n’avait plus le pouvoir de toucher son cƓur, de le rĂ©jouir ou de l’attrister.

Sa douleur Ă©tait cependant infinie
 Elle souffrait surtout de savoir Jacques vivant et si prĂšs d’elle
 si prĂšs, et en mĂȘme temps si loin, si loin !


Oh ! comme elle eĂ»t prĂ©fĂ©rĂ© le savoir mort, et couchĂ© lĂ -bas dans ce cimetiĂšre des Roumis, derriĂšre la Porte de Constantine.

Elle eĂ»t pu — inconsciemment — revivre lĂ  les heures charmantes de jadis, les heures d’ivresse et d’amour vĂ©cues dans l’oued dessĂ©chĂ©.

Elle eĂ»t encore goĂ»tĂ© lĂ  une joie douce et mĂ©lancolique, au lieu de ressentir les tourments effroyables de l’heure prĂ©sente


Et surtout, il n’eĂ»t point aimĂ© une autre femme, une Roumia !

Elle sentait bien qu’elle en mourrait de douleur atroce : jusque lĂ , seule l’espĂ©rance obstinĂ©e de revoir un jour Jacques, seule la volontĂ© farouche de vivre encore pour le revoir lui avaient donnĂ© une force factice pour lutter contre la phtisie dĂ©vorante, rapide.

Maintenant, Yasmina n’était plus qu’une loque de chair abandonnĂ©e Ă  la maladie et Ă  la mort, sans rĂ©sistance
 D’un seul coup, le ressort de la vie s’était brisĂ© en elle.

Mais aucune révolte ne subsistait plus en son ùme déjà presque éteinte.

C’était Ă©crit, et il n’est point de remĂšde contre ce qui est Ă©crit.

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Vers onze heures, un spahi permissionnaire passa. Il s’étonna de la voir encore lĂ , le dos appuyĂ© contre le mur, les bras ballants, la tĂȘte retombant.

— HĂ©, Smina ! Que fais-tu lĂ  ? Je monte ?

Comme elle ne répondit pas, le beau soldat rouge revint sur ses pas.

— HĂ© bien, dit-il, surpris. À quoi penses-tu, ma fille
 Ou bien tu es soĂ»le ?

Il prit la main de Yasmina et se pencha sur elle


Le Musulman se redressa aussitĂŽt, un peu pĂąle.

— Il n’y a de force et de puissance qu’en Dieu ! dit-il.

Yasmina la BĂ©douine n’était plus.

Batna, Juillet 1899.
Mahmoud Saadi.